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Entretien avec Violaine Cochard, claveciniste

Publié dans : Dossiers - Interviews
22 avril, 2012

Entretien avec Violaine Cochard, claveciniste, chef de chant et membre fondateur de l’ensemble Amarillis

 

Violaine Cochard © AgOgique

« Le clavecin est un instrument assez ingrat car il est par essence inexpressif. C’est un travail passionnant d’essayer de le faire chanter comme un violon »

Le Café de la Musique, ses banquettes élimées, son atmosphère un peu jazzy. Violaine Cochard arrive, souriante et naturelle, l’oreille collée à son téléphone pour vérifier encore quelques détails sur la facture du clavecin avec Laurent Soumagnac “pour ne pas dire de bêtises” avoue t-elle malicieusement. Nous espérons ne pas en avoir trop dites, lors de cette conversation amicale et détendue que nous avons le plaisir de vous faire partager.

Muse Baroque : Pour commencer, pouvons-nous revenir un peu sur votre parcours ? Comment en êtes-vous venue au clavecin ?

Violaine Cochard : Par hasard. J’ai débuté le clavecin au Conservatoire d’Angers où je suis née. A 8 ans, toute jeune, je n’avais aucune idée sur le clavecin, je me voyais plutôt pratiquer le violoncelle ou le piano. C’est mon professeur de solfège qui m’a incité à m’inscrire dans la classe de clavecin nouvellement créée…

Mon premier “choc” musical est venu de ma rencontre avec Pierre Hantaï lors du stage de Barbaste en 1990. J’ai alors absolument voulu étudier avec lui à Paris régulièrement. Parallèlement étudiante au CNSM de Paris, j’ai suivi les classes de Kenneth Gilbert et Christophe Rousset pour la basse continue et la musique de chambre.

M.B. : Que vous ont apporté ces musiciens ? Est-ce que leurs enseignements étaient très différents les uns des autres ?

V.C. : Pierre Hantaï possède une très forte personnalité, et m’a lui-même conseillé au bout de quelques années de travailler aussi avec d’autres professeurs, afin de ne pas virer au mimétisme. Il jouait énormément pendant ses cours, parlait peu. Mais son enseignement m’a beaucoup marqué et apporté…

Christophe Rousset m’a lui aussi beaucoup appris dans un autre genre, c’est par exemple auprès de lui que j’ai découvert le travail passionnant avec les chanteurs…

Clavecin Dulcken (c. 1740) utilisé pour l’enregistrent Bach chez AgOgique © Laurent Soumagnac

M.B. : En quoi consiste exactement le travail de chef de chant que vous assumez pour les chanteurs ou les ensembles (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Arts Florissants…) pour leurs productions d’opéra ?

V.C. : Il ne s’agit pas d’inculquer des techniques vocales, j’en serais bien incapable ! (sourire). Non, chef de chant, c’est en réalité un rôle de coach qui aide les chanteurs à aborder un rôle précis pour un opéra par exemple, à les accompagner dans tout le travail d’interprétation, du phrasé, des articulations, de la diction, des ornements,… Par exemple, je peux être amenée à leur écrire des da capos. 

M.B. : Que pensez-vous de la basse continue ? N’est-ce pas un rôle un peu ingrat ?

V.C. : La basse continue, moi j’adore ! Dans l’orchestre, en musique de chambre ou juste avec un chanteur, c’est très varié et c’est justement ce qui me plait ! J’ai toujours aimé jouer avec les autres musiciens, c’est ce qui m’a donné envie de faire ce métier…Son rôle de soutien rythmique et harmonique est essentiel. A mon sens, la qualité primordiale pour être un bon continuiste est d’être toujours à l’écoute, en alerte, prêt à réagir tout en essayant de s’amuser ! C’est une partie qu’il faut savoir jouer avec humilité, qui n’est pas au premier plan tout en étant indispensable. Le continuo qui se mue en concerto pour clavecin, non merci !

M.B. : Vos deux premiers disques solistes ont été consacrés à Couperin… Quel est votre répertoire de prédilection ?

V.C. : J’ai toujours aimé jouer la musique française pour clavecin, j’ai une grande attirance pour ce répertoire très subtil et il est vrai que je garde une affection très particulière pour la musique de François Couperin, très touchante et pleine de poésie…mais j’admire et joue aussi beaucoup Bach, Scarlatti, Froberger, Frescobaldi… et bien d’autres !

M.B. : Vous faites partie du trio fondateur de l’Ensemble Amarillis…

V.C. : Ophélie et Héloïse [Gaillard] cherchaient un(e) claveciniste pour fonder un ensemble. Nous avons été mis en contact par Pierre Hantaï. L’idée de travailler sur le répertoire des trios puis de la musique de chambre m’a tout de suite intéressée, de même que l’opportunité de travailler avec des personnalités très différentes au gré des projets : Stéphanie-Marie Degand, Marianne Muller, Emmanuelle Haïm, Gérard Lesne, Amandine Beyer…

Aujourd’hui c’est Héloïse Gaillard qui est directrice artistique d’Amarillis, qui élabore les programmes, je m’occupe des chanteurs pour les programmes vocaux, mais on tient à ce qu’il n’y ait pas de chef, et que l’esprit de musique de chambre reste intact…c’est une belle aventure musicale mais amicale aussi !

M.B. : Venons-en à votre nouvel enregistrement consacré à Bach chez AgOgique. Une question un peu provocatrice devant la mise en avant de cet extraordinaire clavecin Dulcken : est-ce que le programme était bien prévu ?

V.C. : Non rien de prémédité, c’est la découverte de ce magnifique clavecin qui m’a donné envie de faire ce disque. Laurent Soumagnac l’a restauré dans son atelier en 2007. Il a effectué un remarquable travail car le clavecin avait été transformé en double clavier dans les années 50, l’instrument n’ayant qu’un seul clavier à l’époque et ayant été conservé dans un tiroir, il a été possible de le remettre dans son état d’origine. Il a fallu entre autre refaire tous les sautereaux à partir du seul exemplaire original restant.

Les sautereaux ont été équipés d’étouffoirs ronds comme le faisait jadis J.D. Dulcken ; ainsi, quand les jeux ne sont pas engagés, les autres cordes résonnent par sympathie ; pendant l’enregistrement il a fallu que je ralentisse certaines pièces tellement le clavecin résonnait !

C’est un instrument splendide, au son très chantant, cristallin, et d’une grande puissance, avec ses belles basses…

Et puis c’est émouvant de penser qu’il a peut-être été joué à La Fenice à Venise, sa dernière décoration ayant été effectué par le vénitien Michael Albani peut le laisser penser. Vu l’usure du clavier, cet instrument a été certainement joué pendant longtemps, y compris au début du 19e siècle.

M.B. : Comment avez-vous sélectionné les pièces ?

V.C. : C’est un choix tout personnel, avec le souci de varier le plus possible, de privilégier la diversité des climats, de mélanger les affects. Ce disque est à l’image d’un récital de concert.

M.B. : Le nouveau label AgOgique a la particularité d’être fondé par une ingénieur du son… Est-ce que cela a changé quelque chose pour l’enregistrement ?

Clavecin Dulcken (c. 1740) utilisé pour l’enregistrent Bach chez AgOgique © Laurent Soumagnac

V.C. : En effet, Alessandra Galleron assure à la fois la direction artistique, la prise de son et le montage. C’est très courageux de créer son propre label et de se lancer dans une telle aventure aujourd’hui mais au moins elle fait ce qu’elle veut et choisit ses projets…

En ce qui me concerne, nous avions déjà beaucoup travaillé ensemble avant la création d’AgOgique, j’ai toujours apprécié sa façon d’enregistrer (c’est elle qui a fait la prise de son de mon 2e disque Couperin) donc nous nous connaissons très bien et c’est en toute confiance que nous travaillons ensemble, ce qui est très précieux. L’enregistrement s’est fait sur 3 jours, nous avons fait de longues prises pour garder la fraîcheur et la ligne du discours, uniquement avec un couple stéréo, en réverbération naturelle.

M.B. : Quels sont vos futurs projets ?

V.C. : Mon prochain disque sera consacré à un récital avec violon avec Stéphanie-Marie Degand dans des œuvres de Duphly et Mozart, sur un Kroll historique de la maison Ducornet. Entre temps paraîtra du côté d’Amarillis « A Music Party » un enregistrement de musique de chambre instrumentale (quintettes et quatuors) de Jean-Chrétien Bach…une musique festive et jubilatoire ! Toujours pour le label AgOgique.

M.B. : Au-delà du clavecin, souhaiteriez-vous évoluer vers l’orgue ?

V.C. : Je joue parfois du positif au continuo, mais je ne joue pas d’orgue : la vie musicale d’un organiste est trop solitaire pour moi, je serais bien trop malheureuse ! (sourire)

M.B. : Que pensez-vous du paysage discographique baroque actuel ?

V.C. : A dire vrai, je n’écoute jamais mes disques, et finalement aujourd’hui assez peu de musique baroque. J’ai besoin de découvrir plein d’autres univers musicaux… j’aime par exemple la musique pour piano de Chopin et de Schumann ou la musique de chambre de Rachmaninov, mais j’écoute aussi du jazz, et toutes sortes de musiques traditionnelles, comme le flamenco et la musique tzigane entre autres…

M.B. : Seriez-vous intéressée par des activités de recherche ou d’enseignement ?

V.C. : Pour la recherche, cela n’est pas vraiment nécessaire, je laisse les musicologues proposer d’exhumer des compositeurs obscurs ! J’ai enseigné à Montpellier pendant 3 ans de 1999 à 2002, mais c’est difficile en termes de temps et de responsabilité et j’ai dû abandonner. Je continue de suivre des élèves en cours privés, ou dans le cadre de masterclass, et je contribue à des actions pédagogiques en lycée ou collège. Il faut en effet ouvrir la musique baroque à un large et/ou jeune public, faire découvrir le clavecin aux enfants est souvent un moment magique.

M.B. : Une pensée finale ?

V.C. : Le clavecin est un instrument ingrat car il est par essence inexpressif. On ne peut évidemment pas faire de nuances comme sur un violon, mais par d’autres moyens (toucher, articulations,…) c’est un travail passionnant d’essayer de le faire chanter !

MB : Violaine Cochard, merci beaucoup pour cet entretien.

Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 22 décembre 2011.

 

Le site officiel de l’Ensemble Amarillis
Le site officiel du label AgOgique