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Entretien avec Xavier Sabata, contre-ténor

Publié dans : Dossiers - Interviews
5 mars, 2014

« Dans le baroque il y a une fraîcheur de la musique, qui me la fait observer avec des yeux d’enfant »

Xavier Sabata © Parnassus

Xavier Sabata © Parnassus

Nice, ses palmiers, ses palaces, sa vieille ville. Et ses mauvais garçons, qui enfourchent leur Haendel comme des engins rugissants…

Muse Baroque : Bonjour Xavier. Après l’Alessandro en septembre à Paris salle Pleyel, on vous retrouve tout à l’heure à l’Opéra de Nice dans la Sémélé de Haendel, vous êtes décidément très investi dans le répertoire haendélien ?

Xavier Sabata : Dans le baroque il y a une fraîcheur de la musique, qui me la fait observer avec des yeux d’enfant. C’est un domaine où il y a toujours quelque chose à faire, quelque nouveauté à découvrir, une sorte d’énergie vitale qui va susciter l’intérêt du public. Et l’interprète y dispose d’une grande liberté, d’un large domaine d’initiative. Mais cette musique conserve un lien fort avec le texte : quand Haendel multiplie les mélismes, ce n’est jamais gratuit. C’est ce lien qu’il faut restituer au spectateur.

M.B. : Et pourtant vous ne chantez pas que du baroque ?

X.S. : J’aime aussi beaucoup la musique contemporaine, comme d’autres arts contemporains, tels la photographie ou la musique pop. Mon être est le résultat de ce mélange d’énergies vitales. La possibilité de créer un rôle pour un compositeur contemporain permet de retrouver les liens qui unissaient Haendel à Senesino ou à Farinelli. Mais il est très important de disposer d’un livret de qualité, c’est cela qui donne le sens à l’interprète.

M.B. : Justement vous attachez beaucoup de sens à la théâtralité de l’interprétation…

X.S. : Oui, car j’ai débuté comme comédien. En ce sens mon album « Bad Guys » (Aparté) est une sorte de manifeste de ce que j’ai envie de faire dans ce métier. C’est pourquoi j’ai été un peu surpris par le succès de ce récital, mais surtout très heureux qu’il ait plu, car il témoigne de l’engagement personnel que je mets dans ce métier.

Xavier Sabata dans Rinaldo à Freiburg en 2012 © Maurice Korbel

Xavier Sabata dans Rinaldo à Freiburg en 2012 © Maurice Korbel

MB : Et votre voix est aussi très caractéristique, même dans le registre des contre-ténors…

Xavier Sabata : Ma voix a toujours eu tendance à aller naturellement vers le registre du contre-ténor, même si j’ai essayé également celui du baryton lors de mes études. Ma révélation pour ce registre fut le Jules César donné dans les années 1980, avec James Bowman et Dominique Visse. Il y a eu aussi l’écoute d’Andreas Scholl et de David Daniels. Et Bill [William Christie] a longtemps été mon tuteur dans ce répertoire. Aujourd’hui le registre de contre-ténor possède une grande richesse, qui lui donne sa crédibilité : c’est la première fois depuis l’époque des castrats que l’on dispose d’une telle palette, qui permet de recréer les rôles de l’époque dans le respect des tessitures. Nous évoquons souvent ce sujet avec Max-Emanuel Cencic…

M.B. : Et comme lui vous aimez chanter sur scène avec d’autres contre-ténors !

X.S. : Oui, on nous imagine parfois en situation de concurrence ou de rivalité, mais cela ne correspond nullement à une réalité artistique. Il est essentiel de se définir par rapport à soi-même : si je trouve ma voix et mon répertoire, j’aurai mon public, ce qui me donne en retour la possibilité de me développer en tant qu’artiste, de trouver les rôles pour lesquels je vais apporter quelque chose d’unique ou de nouveau.

M.B. : Choisir de mettre en avant les « méchants » dans Bad Guys, alors que l’on s’attache habituellement aux héros, était toutefois une démarche singulière..

X.S. : C’est vrai que l’on a toujours un peu peur de l’image que l’on va donner, et c’est dommage. Pour ma part dans les peintures de Caravage je regarde toujours ce qui est dans l’obscurité. Et quand je visite une ville, j’aime connaître ses lieux cachés : cela me donne une autre vision de la réalité. Ma nature me pousse à rechercher de nouveaux angles de vue. Sans les « Bad Guys » les héros de Haendel n’existeraient pas, et on perdrait la moitié de la beauté des oeuvres. En tant que comédien j’aime ces personnages abandonnés. Mais je chante aussi les héros, comme le rôle-titre dans Orlando.

La grandeur de notre métier, c’est d’être plastiques : cela nous force à puiser dans des facettes de notre personnalité que l’on ne connaît pas, ou mal. L’artiste doit travailler sur sa fragilité pour bâtir un artifice, la voix vient alors d’une espèce de spasme intérieur de l’âme. Il faut savoir jouer sur cette frontière difficile, afin de créer un moment unique : l’art doit interpeller le public. De ce point de vue j’aime ce qui se fait dans les salles allemandes, où l’on s’investit beaucoup sur cet aspect. En France en revanche on a plutôt le goût de la rigueur musicale, afin de trouver les sonorités appropriées, la virtuosité…

Xavier Sabata © Bettroot Design Group

Xavier Sabata © Bettroot Design Group

M.B. : Quels sont vos futurs projets ?

X.S. : Je travaille actuellement à un second enregistrement de récital, sur des airs de compositeurs vénitiens amateurs du début du XVIIIème sièce. J’aime beaucoup ce concept d’amateurs qui écrivent pour leur plaisir… En parallèle je travaille aussi avec des compositeurs contemporains : j’ai chanté récemment dans « Oscar und die Dame in Rosa » (de Fabrice Bollon) à Fribourg. Pour le baroque L’Oracolo in Messenia va être monté au Japon avec Fabio Biondi, et je prépare pour Athènes St Giovanni Battista (de Stradella). En France je chanterai Tamerlan début avril à Versailles (un enregistrement est en cours de préparation chez Naïve), et je donnerai un récital à Lyon en mai, avec des airs de Haendel, Porpora, Vivaldi…

M.B. : Nous comptons bien être présents, Xavier Sabata, merci beaucoup pour cet entretien.

Propos recueillis par Bruno Maury à Nice, le 20 février 2014.