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Et au milieu coule une rivière…

Muse4
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Variations Goldberg BWV 988

 

Kenneth Weiss, clavecin Philippe Humeau, 1977 (ravalement 2006), originellement d’après un anonyme français du 17e siècle.

Enregistré en concert le 12 octobre 2008 au Théâtre Saint-Louis de Pau.

78’, Satirino, 2009

On ne compte évidemment plus le nombre d’enregistrements disponibles de ce must du répertoire pour clavecin (bien que certains le concèdent au piano — nous nous réprimerons cependant de statuer sur la question — sans même oser mentionner les transpositions plus hasardeuses pour ensembles d’instruments, ou autres solistes non-klavieristes). On recense ainsi plus de 500 références au catalogue d’un site lambda de vente par correspondance, et près d’une centaine de disques référencés sur le sommatique jsbach.org… Après son enregistrement de 1996 au rubato généreux et aux reprises tantôt présentes ou non (L’Empreinte Digitale), voici une nouvelle version captée récemment en concert où l’élève de Gustav Leonhardt dénote une vision fluide, lumineuse voire légère, aux antipodes du toucher analytique et sereine du maître. Et que répondre aux grincheux qui soulèveraient les sourcils en se demandant si cette énième version des Goldberg après l’audace échevelée de Ralph Kirkpatrick (sur un affreux Neupert des années 50 – Archiv),  le naturel du live de Scott Ross (Erato), l’imagination de Blandine Verlet 2 (Astrée) ou la fraîcheur de Céline Frisch (Alpha) apportera encore une vision différente et personnelle de l’œuvre ? Eh bien, nous leur dirons avec sincérité que nous sommes partagés. Oui et non. Ou plutôt non et oui.

Car avant tout l’instrument est remarquable et Kenneth Weiss sait le faire chanter et révéler ses couleurs. Construit par Philippe Humeau d’après un anonyme français du XVIIème siècle, le clavecin a été modifié pour en accroître le potentiel et en faire un instrument des Lumières, selon une pratique courante à l’époque (cf. l’interview de Bertrand Cuiller pour plus de détails). Son timbre clair, léger et souple nous gagne dès les premières notes de l’Aria, de sa réconfortante chaleur. Le son est rond, apaisant, presque suave, jamais perçant ni aigre, comme si nous retrouvions l’équivalent cembalique du timbre si particulier de certains haute-contres. Les basses claires, posées, ne sont ni envahissantes ni écrasantes, tout en restant suffisamment présentes pour n’être pas noyées par la main droite — sauf peut-être dans certains canons, comme ceux des variations 3, 9 et 15, où la voix basse disparaît légèrement, engloutissant un peu le canon en lui-même… Heureusement, le second clavier intensifie l’instrument (dommage que Weiss semble avoir choisi de jouer la 7ème variation au tempo de gigue sur un clavier, et non deux — Herr Bach laissant alors le choix à l’interprète).

L’interprétation de Kenneth Weiss nous divise véritablement. C’est une vision coulante, gracieuse, souriante et très homogène que livre le claveciniste : toujours très délicat, très élégant — déployant des trilles magnifiquement subtils (notamment sur l’aria, mais aussi dans la variation 10, par exemple), fidèles au texte — son toucher s’accorde magnifiquement avec le timbre de l’instrument. Les deux mains sont souvent très-complices, et s’amusent à se répondre avec espièglerie — comme dans les virtuoses variations 23, 28 et 29 – jamais flagorneuses ici – et qui nous laissent pantois. Mais derrière cette ductilité sans faille, par rapport à l’enregistrement de studio plus « léchée », on discerne dans l’immédiateté du concert deux déceptions. La première est celle d’une lisibilité du contrepoint qui se perd parfois, comme si les contours semblaient se brouiller dans la joute des parties, notamment dans les canons. La seconde relève d’un certain manque de ruptures, de surprises. D’un bout à l’autre d’une variation, Weiss sait où il va, maintenant le cap avec une droiture qui se refuse à trop laisser parler le silence, les retards, l’inventivité des articulations. Cette noble droiture, ce jeu précis et mesuré même dans les variations les plus vives (la variation 20 est presque précipitée mais sans emportement) se double d’un manque de profondeur occasionnel du clavecin. Si bien que la prestation de l’artiste n’est ni celle de celui qui bouscule la partition pour lui faire de beaux enfants, ni celle du claveciniste méditatif. Et alors que tout s’enchaîne si parfaitement, on regrettera simplement que ces Goldberg ne soient pas plus émotives, plus intimes, laissant derrière des notes caressantes plus que charnelles une impression d’agréable et douce superficialité.

Charles Di Meglio

Technique : parfaite, sans les aléas du direct (mis à part quelques très-discrets bruits de public qui restent rares) — avec cependant parfois un peu trop de temps entre les pistes — changement de jeu oblige.

Jean-Sébastien Bach, Variations Goldberg, Scott Rosscomparaison des versions 1985 et 1988 (Erato et Emi)
Jean-Sébastien Bach, Variations Goldberg, Glenn Gouldcomparaison des versions 1955, 1959 et 1981 (Sony).