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Et flûte ! (CPE Bach, Concerti – Kossenko, Arte dei Suonatori – Alpha)

Museor
31 décembre, 2009

Carl Philipp Emanuel Bach (1614-1788)

Concerti a flauto traverso obligato –  volume II
Concertos pour flûte traversière en la mineur Wq 166, ré majeur Wq 13, la majeur Wq 168

 

Alexis Kossenko, traverso et direction
Arte dei Suonatori

63’21, Alpha, 2009.

Ce deuxième et dernier volume des concertos pour flûte de C. P. E. Bach, attendu après un brillant premier, ne déçoit pas. Dès les premières mesures, le caractère enflammé, Strum und Drang, transparaît ; mais dès l’entrée du soliste on entend que le disque ne sera pas non plus uniforme. Que ces concerti soient de la musique de commande, voire de circonstance, pour Frédéric II, royal employeur de Carl Philipp, importe peu quand la musique atteint cette qualité.

Et l’on aurait peine à imaginer interprétation plus variée, plus colorée, plus sensible aussi, que celle de l’Arte dei Suonatori. Les cordes sont incisives, et peuvent même aller jusqu’à la violence (à un point tel que cela en devient inquiétant) ; le clavecin ponctue avec énergie les accents ; et le soliste contraste. Comme le note avec justesse la notice de présentation, dans ces concertos, le sens latin de concertare, combattre, se fait parfois jour. Ainsi, à la brutalité effrénée de l’orchestre répond une flûte tout en douceur, presque suppliante, au premier mouvement du Concerto en la mineur. Mais l’orchestre et le soliste peuvent aussi se trouver sur la même longueur d’onde, comme par exemple dans l’allegro initial du Concerto en ré majeur, où règne une ambiance un peu bravache, un rien vantarde, et où la flûte vient exhiber ses talents.

Les mouvements lents sont tout à fait remarquables de poésie. Ici, dans le largo con sordini du Concerto en la majeur, la flûte, tout en désespoir et retenue, déambule dans une atmosphère sombre et hostile de cordes dans le grave ; là, dans le Concerto en ré majeur, c’est une tristesse éperdue qui ne tombe cependant jamais dans l’excès ; enfin, dans l’andante du Concerto en la mineur, c’est une tendresse délicate et pleine de fraîcheur. Les derniers mouvements retrouvent souvent une alliance moins belliqueuse entre l’orchestre et le soliste, souvent empruntée de malice (allegro assai du Concerto en ré majeur), mais jamais dénuée de sensibilité (dernier mouvement du Concerto en la majeur).

Alexis Kossenko nous offre une interprétation raffinée et toujours nuancée, pleine d’une virtuosité stupéfiante dans certains mouvements rapides (le premier du Concerto en la mineur et ses périlleuses doubles croches !), d’une délicatesse touchante dans les mouvements lents, d’une facilité apparente mais rassurante (les triolets du derniers mouvement du Concerto en la majeur) dans les derniers mouvements. Le son de cette flûte Quantz copiée par J. J. Melzer est beau, plein et rond, et Alexis Kossenko s’autorise même parfois, en certains endroits stratégiques, un vibrato qui ne manque pas de grâce.

Derrière lui, avec lui ou contre lui, l’orchestre l’Arte dei Suonatori est à sa mesure : précis, souvent incisif, mais sachant donner aussi un son décharné dans certains mouvements lents. Des nuances impressionnantes, un phrasé exemplaire, et un esprit d’ensemble même dans les brefs passages a solo de tel instrument (par exemple l’alto) qui doublent parfois brièvement le soliste.

Emporté comme le laisse attendre l’éruption volcanique qui fait la couverture du disque, illustrant à merveille l’Empfindsamkeit de Carl Philipp Emanuel Bach, l’ensemble de l’enregistrement témoigne d’une parfaite maîtrise technique sans qu’il y paraisse (cacher l’art par l’art même) et connaissance du langage si subtil du plus connu des fils du Cantor de Leipzig. Sans doute appelé à devenir la version de référence de ses œuvres.

Loïc Chahine

Technique : enregistrement très équilibré avec de beaux timbres