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Fais comme l’oiseau

Musemois
15 juillet, 2010

« Daphné sur les ailes du vent »

Liste des morceaux

Barbara Strozzi (1619-1677) : Eraclito amoroso, I baci
Traditionnel : Piouzère, Appeaux, Old Joe Clarke, Maggie I Must Love Thee,Vuestra Soy, A Questos Montes, Letra en Tagalo, O la Jau, La passe du soleil, Nuit de lune sur la rivière printanière, Senhora del Mundo, Lezgui, When Daphne from faire Phoebus Did Fly, Chaloupe Chinoise, Maru Bihag
Giovanni Paolo Cima (1570-1630) : Sonata per violino e violone, Sonata per cornetto, Sonata a 3
Sebastian Duròn (1660-1716) : Negriya que quele
Johann Van Eyck (1590-1657) : Derde Daphne
Joseph Mijnapfel (1553-1821) : Allemande grave La Daphné
Nicolas Hotman (1614-1663) : Courante
Michel Guay (1961) : Alap – Maru Bihag, Lady Plowden’s Nautch
Athanasius Kircher (1601-1680) : Melothesia Aethiopica
Gilles Farnaby (1563-1640) : Daphne
Luigi Rossi(1587-1653) : Zaida turca



Cyrille Gerstenhaber, soprano
Christophe Laporte, alto
Vincent Lièvre-Picard, ténor
Ronan Nédélec, baryton
Jean-Loup Pagesy, basse

Musiciens

Wang Weiping, pipa et chant
Shi Kelong, chant et percussions
François Picard, xiao
Gaguik Mouradian, kamanché
Hassan Tabar, santur
Michel Guay, sitar
Jean-Christophe Frisch, flûte
Sharman Plesner, violon
Mathieu Dupouy, virginal
Rémi Cassaigne, théorbe, guitare
Jonathan Dunford, basse de viole, banjo, chant
Emmanuelle Guigues, basse de viole
Nanja Breedijk, harpe
Pierre Rigopoulos, percussions
Marie-Thérèse Schmitz-Guay, tampura

Ensemble XVIII-21, Le Baroque nomade
Direction Jean-Christophe Frisch

2h20, 2 Cds, Arion, 2010. 

Extrait : Old Joe Clarke

Juillet-Août 2010. « C’est un fameux trois-mâts fait comme un oiseau » a t-on envie d’écrire en guise de tentant et facile prologue à ce périple imaginaire, qui prend son titre de cette Daphné à la fois femme et navire (qu’incarne avec sensibilité Cyrille Gerstenhaber), qui sert de prétexte à un voyage musical à travers le globe depuis Venise vers le Couchant, entre deux chaconnes, et dont chaque étape permet à Jean-Christophe Frisch d’offrir quelques pièces historiquement documentées, fidèle à son nomadisme baroque qui nous a déjà permis de profiter des Vêpres à la Vierge en Chine (K 617, 2003), du voyage de Pietro della Valle (Arion, 2006) ou des Noces en Transylvanie (Arion, 2008).

La Sérénissime sert de port d’attache à l’équipée, dont les voiles gonflées du double souffle de la flûte évocatrice du chef et du phrasé attristé de Cyrille Gerstenhaber lèvent l’ancre avec nostalgie avec l’ »Eraclito amoroso » de Strozzi et sa basse obstinée envoûtante. On a beaucoup écrit sur la soprano, sur ce timbre d’une humaine fragilité, parfois sur le fil du rasoir dans les aigus tendus. Il faut insister sur la musicalité et la sincérité du chant, sur ce refus de faire primer la perfection technique d’une prise sur l’émotion et le discours, sur un art consommé de la rhétorique baroque dans les nuances,  où l’usage contenu du vibrato renforce les instants d’intense expressivité. L’invitation au voyage se borde d’escales variées, qui sont autant de portraits. De la perfide Albion, L’Ensemble XVIII-21, Le Baroque nomade retient un ample « When Daphne from fire Phoebus fly » qui rappelle la verte Erin, balade langoureuse nimbée de brume et de regrets, sculptée mot à mot de manière doloriste et dellerienne. La mélodie, simple et directe, en ressort transfigurée en noble lamento. On regrettera que la prise de son ne fasse pas suffisamment honneur à la viole d’Emmanuelle Guigue, dont le son manque de corps, alors que ses diminutions sont bien senties. Pour ne pas lasser nos lecteurs, et préserver une part de surprises dans ce programme riche et varié (on fermera les yeux sur les appeaux comiques), nous ne chroniquerons que quelques pièces, provenant des principales escales. « Relâche dans les Appalaches » pourraient-on titrer lorsque la croisière s’amuse, et nous avec. Un « Old Joe Clarke » digne de la fièvre d’un saloon sert de prélude au « Maggie I must love thee » apporté par les colons de la mère patrie (1692) avec cette tendresse nocturne d’une flûte solitaire glissant sur les cordes dans cette interprétation instrumentale. 

Si le « Negriya que quele » de Duron pourra sembler à certains un peu trop vert et truculent, on louera sans réserve le sublime « Vuestra soy » philippin extrait du manuscrit San Juan del Monte, sommet du premier CD avec des chromatismes et des modulations troublantes où Cyrille Gerstenhaber se glisse avec souplesse sur un ton de tremblante confidence. (Au passage, on déplorera que le disque ne contienne pas les textes chantés, ce qui rend le discours parfois assez obscur mais ceux-ci sont disponibles en ligne ici). Jean-Christophe Frisch a également su ménager les transitions par de subtils rappels. Ainsi même en accostant dans l’empire du milieu, les matelots ne peuvent s’empêcher de se remémorer la « When Daphne » ; au Bengale il n’hésitent pas à jouer sur le pont ou dans les tavernes une savante courante de Hotman. Ces brefs moments contribuent à brouiller la structure d’un programme qui aurait pu sans cela sembler trop saccadé, fait de succession de vignettes. Ces retours en arrières, souvenirs de l’Europe, agissent à la manière d’un exilé qui contemple la miniature de sa belle. Pour en revenir à la Chine que Jean-Christophe Frisch connaît bien par ses précédents travaux, on appréciera la tendre « Nuit de Lune sur la rivière printanière » et son ductile pipa (un luth piriforme) très suggestif.

Le Bengale constitue peut-être le lieu le moins convaincant du voyage par la brièveté des pièces et le fait que seul Alap est réellement intégralement « local ». Il faut toutefois rappeler que l’objet du programme est de rendre compte d’échanges réellement historiques, et cela justifie le fait de la réappropriation d’un matériau d’origine par des musiciens en vadrouille. C’est le cas du sobre « Senhora del Mundo » portugais en Abyssinie qui fait suite au fervent et noble Melothesia Aethiopica d’Athanasius Kircher, à l’écriture nettement plus savante et où l’on redécouvre soudain les sonorités d’un virginal presque oublié.

Avant de revenir saluer le Lion de Saint-Marc une fois les chagrins d’amour de Daphne ensevelis, reste la Sublime Porte à franchir avec un Lezgui moiré et scintillant, fait des caresses de soie alanguies et répétitives. Et lorsque « I baci » de Strozzi retentit avec une introduction et des ritournelles empruntées au « Pur ti miro » de Ferrari/Monteverdi, que des mélismes inspirés quoique parfois un peu brouillons expriment leur passion,  le retour a la saveur amère d’une fin d’aventure qu’on aurait souhaité prolonger.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son naturelle, parfois un peu sèche.

Le site officiel de la Daphné, avec le livret intégral