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Festival pour deux contre-ténors

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2011

Antonio VIVALDI (1678-1741)

« Duetti »

Giovanni Bononcini (1670 – 1747) : « Pietoso nume arcier », « Chi d’amore tra le catene »
Francesco Mancini (1672 – 1737) : « Quanto mai saria più bello »
Francesco Bartolomeo Conti (1681/2 – 1732) : « Quando veggo un’usignolo »
Nicola Porpora (1686 – 1768) : « Ecco che il primo albore »
Benedetto Marcello (1686 – 1739) : « Chiaro e limpido fonte », « Veggio Fille » (« Tirsi e Fileno »)
Alessandro Scarlatti (1660 – 1725) : « Nel cor del cor mio » (« Amore e Virtù ») 

Max-Emmanuel Cencic, contre-ténor
Philippe Jaroussky, contre-ténor

Les Arts Florissants

Hiro Kurosaki, Catherine Girard, violons
Jonthan Cohen, violoncelle
Elisabeth Kenny, théorbe, luth
William Christie, harpe, orgue

Direction : William Christie

74’21, Virgin Classics 2011. Enregistré salle Colonne à Paris, janvier 2011.

A côté des prestigieuses (mais coûteuses !) créations d’opéras, l’Italie baroque connut un foisonnement de cantates profanes et duos de chambre, émanant souvent des mêmes compositeurs. Qu’on en juge : plus de trois cents cantates de chambre pour le seul Bononcini, et plus de sept cents à l’actif du maestro Scarlatti ! L’aristocrate vénitien Marcello, un « amateur » (puisqu’il n’occupa jamais de charge officielle de musicien), composa pour sa part 82 duos de chambre et cantates en duo… Et lorsqu’au tournant du XVIIIème siècle des papes rigoristes restreignirent fortement ou interdirent les représentations d’opéras à Rome, les cantates se firent imposantes, véritables extraits d’opéras avec arias et récitatifs. Elles reçurent de brillantes orchestrations, notamment pour célébrer des événements importants. Initialement toutefois elles étaient destinées à des représentations privées, ou dans le cercle restreint des académies (dont la fameuse Academia del Arcadia, créée en 1690, et dont faisaient partie le cardinal Pamphili, Bononcini et Scarlatti). D’inspiration pastorale, ces cantates profanes dépeignent les émois des bergers face aux joies et peines de l’amour… Malgré un accompagnement orchestral assez réduit, ces cantates révèlent en fait une assez grande sophistication musicale, très appréciée des amateurs éclairés auxquels elles étaient destinées. Saluons donc ici l’action inspirée de William Christie pour remettre à l’affiche ce pan mal connu du répertoire baroque.

Pour lui redonner vie il était indispensable d’aligner des artistes à la hauteur de ces œuvres exigeantes. De ce point de vue, tout en s’appuyant sur les ressources orchestrales des Arts Florissants, l’appel à deux des plus grands contre-ténors du moment écartait tout risque de décevoir ! Toutefois, plus encore que les qualités vocales intrinsèques de ces deux chanteurs, l’association d’un Jaroussky à la plastique impeccable jusque dans les aigus les plus périlleux à un Cencic variant à l’envie ses colorations pour rendre les nuances les plus subtiles se révèle un véritable coup de maître pour le présent enregistrement.

Une partie du public baroque a parfois opposé les voix des deux contre-ténors, aux qualités bien différentes, et opté résolument pour l’un contre l’autre. Ici, il y en a pour tous, inconditionnels de Jaroussky comme aficionados de Cencic. Les premiers s’émerveilleront du « Quanto mai saria più bello » de Mancini, aux ornements tout aériens, ou de l’harmonie cristalline de l’aria « Al partir de la fonte serena » de Marcello. Les seconds jureront par le timbre nacré, foisonnant de nuances, dans « Ecco il primo albore » de Porpora, ou par les accents délicats et ouvragés du « Un solo respiro » de Marcello !

Mais tous ne pourront qu’applaudir lorsque les deux voix s’entremêlent et se répondent avec bonheur : la démonstration débute avec le « Pietoso nume arcier » de Bononcini, qui ouvre le récital, pour s’achever sur le « Nel cor del cor mio » de Scarlatti. Au passage s’égrènent quelques « perles » : le « Chi d’amore tra le catene » de Bononcini, à la coloration mélancolique et religieuse, qui s’achève sur de magnifiques ornements, le duo final (« La nobile luce ») de la cantate de Marcello, les courts échanges filés du « Tirsi e Fileno » du même, et surtout, sommet incomparable, les « roucoulements » des deux contre-ténors qui se répondent dans le chant élégiaque de la « cantate du rossignol » de Conti (« Quando veggo un’usignolo ») !

Sans surprise, les instruments ne le cèdent en rien aux voix. A commencer par l’orgue qui assure la basse continue, délicat et discret pour un « Pietoso nume arcier » chanté presqu’ a capella, puis donnant une coloration religieuse soutenue au « Chi d’amore tra le catene », développant ses sonorités profondes pour le « Dunque voi cristalli erranti » (dans la cantate de Marcello « Chirao e limpido fonte »), ou déployant ses variations subtiles dans le « Veggio Fille ». Du côté des cordes, signalons le violoncelle langoureux du « Quanto mai saria più bello » ; les violons sautillants de la « cantate du rossignol », plus nerveux, voire saccadés, pour soutenir le « Se andra senza il pastore » dans la cantate de Porpora, guillerets dans « La nobile luce » (duo final de la cantate de Marcello).

Alors ne boudons pas notre plaisir, et plongeons avec délices dans l’art un peu précieux et oublié de la cantate profane dans l’Italie baroque du début du XVIIIème siècle, en compagnie de deux contre-ténors qui nous ont maintes fois enchantés tant à la scène qu’au disque…

Bruno Maury

Technique : prise de son équilibrée et claire.