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Fluctuat nec mergitur

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
14 juin, 2009

La Fricassée parisienne

A Sei Voci, direction Jean-Louis Comoretto

 Chansons du XVIème et du XXème siècle 

Liste des airs

Chansons XVIe :

Voulez ouyr les cris de Paris, Clément Janequin (vers 1485-1558)
Secouez moy, je suys toute plumeuse, Clément Janequin
Au joly jeu du pousse avant, Clément Janequin
Martin menoît son pourceau, Clément Janequin
Toutes les nuictz, Clément Janequin
Lucescit jam o socii, Orlando di Lasso (1532 – 1594)
Il est bel et bon, Pierre Passereau (fl. 1509 – 1547)
Mon amy m’avoit promis, Ninot le Petit 

Chansons XXe siècle :

Il est 5 heures, J. Dutronc
Le pont Mirabeau, Apollinaire/Mirabeau
La rondes des microbes, J. Oudot
Rue Saint-Vincent, Aristide Bruant
La p……de capitale, Charles Baudelaire, Philippe Servain
Le poinçonneur des lilas, Serge Gainsbourg
Sous le pont de Paris, Fluctuat nec mergitur, Philippe Servain
Fantaisie triste

A Sei Voci : Béatrice Mayo-Felip (soprano),Jean-Louis Comoretto (contre-ténor), Vincent Lièvre-Picard, Hervé Lamy (ténors), Stéphan Imboden (basse)
et avec la participation de Didier Ithurssary (accordéon) et Philippe le Corf (contrebasse)

14 juin 2009, Lagraulet-du-Gers, dans le cadre du Festival Eclats de Voix 2009.

Pour la douzième édition d’Eclats de voix, Patrick de Chirée convie encore une fois les mélomanes en terre gasconne. La promenade musicale d’un éclectisme assumé labourera la carte gersoise, traçant ses sillons d’Auch à l’abbaye cistercienne de Flaran en passant par le minuscule village de Lagraulet-du-Gers paisiblement égaré dans sa campagne verdoyante.

Nous passerons hélas sur la douceur ensoleillée de la cité épiscopale, abritant à l’ombre de son hôtel de ville un charmant petit  théâtre à l’italienne du 18ème siècle, et derrière les tours baroques de sa cathédrale à la façade Louis-quatorzienne les 115 stalles superbement ornées et le tourbillon kaléidoscopique de vitraux polychromes de la Renaissance.

Vitrail de la Cathédrale Sainte-Marie d’Arnaud réalisés entre 1507 et 1513 par Arnaud de Moles (détail) © Muse Baroque

Nous passerons hélas aussi sur la prestation du chœur d’hommes de Sartène, sur ces polyphonies maquisardes et mystiques, où plain-chant, antiennes du 18ème siècle et oratorio contemporain se mêlent dans la verticalité spirituelle d’un chant à la hauteur d’une île dite de beauté. Nous passerons encore plus vite sur les réjouissantes mignardises du samedi, entre la fraîcheur d’une comédie musicale ridiculisant les travers de l’opérette (« L’Envers du Décor » qui ne pouvait que nous plaire) et un quatuor jubilatoire à l’humour délicieusement rétro (The Barber Shop Quartet avec une interprétation jouissive de « la Pince à Linge » de Francis Blanche calée sur la 5ème de Beethoven).

Jean-Louis Comoretto – D.R.

Car le but de notre séjour était la redécouverte d’A Sei Voci désormais mené depuis la disparition de l’un de ses fondateurs Bernard Fabre-Garrus par le contre-ténor Jean-Louis Comoretto. Dans l’église d’une campagnarde simplicité de Lagraulet-du-Gers, l’ensemble spécialisé dans le répertoire vocal de la musique de la Renaissance et du Grand Siècle a décidé de prendre les chemins buissonniers et téméraires d’un dialogue entre le 16ème siècle et un 20ème siècle tout juste révolu. Cette nouvelle création due en partie à Philippe Servain, se révèle un hymne d’amour à la capitale des Gaules qui dévale avec gourmandise les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève, flâne sur les rives de la Seine, s’égare dans les effluves des Halles et où l’on croise sans transition le sourire goguenard d’un  bachelier sorbonnard du 16ème siècle auquel répond le salut du noctambule attrapant son métro. En un mot comme en cent, A Sei Voci a choisi de mêler la truculence des chansons de Roland de Lassus à Clément Janequin, à …de adaptations troublantes des grands « tubes » où s’amoncellent, pêle-mêle, « Les grands boulevards », le « Poinçonneur des Lilas » ou encore « Il est cinq heures, Paris s’éveille ». Cette « Fricassée parisienne », entrecoupée de récitations poétiques ajoute le plaisir des mots à celui de la voix. Pourtant, en dépit de l’extrême cohésion des cinq voix et de l’audace de l’expérience, force est d’avouer que les chansons du 16ème siècle furent dans l’ensemble nettement plus convaincantes que les adaptations contemporaines.

Le concert débuta par un « Fluctuat nec mergitur » résolument moderne empli de dissonances, suivi d’un « Lucescit jam o socii » où l’on admire l’incroyable beauté des parties de ténor et de basse. Vincent Lièvre-Picard et Hervé Lamy ont fait preuve d’une émission stable et ronde et de timbres bien différenciés, entre la ductilité nuancée du ténor aigu, parfait haute-contre à la française et la terrestrialité joliment assise de son confrère. La voix de Stephan Imboden, basse d’une profondeur résonnante à la diction impeccable et au chant chaleureux, s’accordait à celle des ténors dans un halo lumineux et fusionnel. En remontant dans les pupitres, on trouvera Jean-Louis Comoretto, au phrasé sensible mais à la projection plus mesurée et Béatrice Mayo-Felip dont le soprano soyeux laissait cependant ça et là entrevoir des aigus quelque peu métalliques.

« Rose blanche (rue Saint Vincent) » a dénoté une intéressante approche de réécriture polyphonique où triomphait la verticalité, « Les grands boulevards », plus swinguants et décomplexés, ouvrirent une parenthèse de joyeuse spontanéité, au sein d’un spectacle à la fois détendu mais dont le style, quoique plein d’esprit et d’humour, ne s’est pas entièrement départi d’une complexe gravité. Pour en revenir à nos moutons renaissants, on goûtera un aimable « Au joly jeu du Pousse-avant » un peu saccadé qui aurait gagné à bénéficier de plus de respiration dans les articulations, un « Mon ami m’avoit promis » très réussi, notamment dans ses célèbres passages « aïe-aïe », une sublime « Toutes les nuicts » pleins de tendresse, avant de s’insurger avec vigueur contre l’intrusion de l’accordéon diabolique de Didier  Ithurssary dans les méandres de « Martin menoit son pourceau » (de Janequin et « Il est bel et bon » de Passereau. La présence (bien évidemment anachronique) de cet instrument déséquilibrait un équilibre vocal fragile, masquant la lisibilité polyphonique par des arpèges déplacés et dont l’apport à l’écriture déjà riche des compositeurs décédés et susnommés demeure à prouver…  Enfin, comment passer sous silence la pièce maîtresse du programme, « Voulez-vous ouyr les cris de Paris » de Janequin, interprétée avec verve et engagement par des solistes bouillonnants de créativité reproduisaient avec malice l’apparent brouhaha des légumiers et passants de la capitale postmédiévale ?

A l’issue de ce concert matinal, on ne peut s’empêcher de repartir vers le déjeuner avec une paradoxale impression de plaisir et de frustration : plaisir d’avoir retrouvé intactes  les qualités d’A Sei Voci (précision dans la ligne, fluide clarté entre les parties) et leur appétence pour la musique ancienne ; frustration aussi de n’avoir pas entendu plus de pièces de ce répertoire qu’ils interprètent avec tant d’aisance et de talent.  En effet, quoique le travail de Philippe Servain ait permis de mettre en regard les chants populaires d’un siècle à l’autre, et en dépit de quelques arrangements méritoires, (« Les grands boulevards », « Fantaisie triste »), l’on se  dit que l’adaptation au quatuor vocal en complexifiant l’écriture a hélas enlevé à ces pièces leur immédiateté mélodique qui en faisait le charme sans prétention. Et, si l’idée de faire converser face à face ces chansons est de celles que l’on aime à contempler sur le papier, il faut malheureusement à nos yeux se résoudre à laisser la lune et le soleil chacun dans leur univers… Il restera de ce concert l’agréable saveur d’une fricassée parisienne où la lumière mordorée, caressant les murs de pierres de l’édifice communal, a réussi le pari de transporter l’auditoire vers le monstre de la Capitale. Une expérience dense et inégale, mais assurément courageuse.

Viet-Linh Nguyen

 Site officiel du Festival Eclats de Voix 2009 du 4 au 27 juin 2009 : www.eclatsdevoix.com