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Folies partagées pour Les Passions

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques
19 juillet, 2015

FolieS ! Les Passions.

Folies_passions

Liste des morceaux

Arcangelo Corelli (1653-1713) / Francesco Geminiani (1687-1762) : Follia pour flûte à bec et cordes ; Georg-Philip Telemann (1681-1767) : Sonate en trio en fa majeur N° 7 pour flûte à bec, violoncelle et basse continue :

Antonio Vivaldi (1678-1741) : La Follia, sonate en ré mineur pour 2 violons et basse continue RV 63 ; Giovanni-Battista Sammartini (1700-1775) : Sonate en si bémol majeur pour flûte à bec et basse continue ;

Henry Purcell (1659-1695) : Chaconne pour 3 flûtes à bec et basse continue « Three parts upon a ground » ;

Jean-Sebastien Bach (1685-1750) : Aria « Unser trefflicher lieber Kammerherr », extrait de la cantate des paysans BWV 212, transcription pour flûte de voix ;

François Couperin (1668-1733) : Le Rossignol en amour, extrait du 3e livre de pièces pour clavecin, 14e ordre en ré majeur, transcription pour flûte à bec soprano ;

Thierry Huillet (né en 1965) : Folies !

Interprètes

Les Passions Orchestre baroque de Montauban :
Flavio Losco, Nirina Betoto, violon
Liv Heym, alto
Etienne Mangot, violoncelle
Ronaldo Correia de Lima Lopes, théorbe et guitare baroque
Jean-Paul Talvard, contrebasse
Mélanie Flahaut, basson
Yasuko Uyama Bouvard, clavecin.
Flûte à bec et direction : Jean-Marc Andrieu.

Ligia Digital. Enregistré à l’église Saint-Pierre des Chartreux à Toulouse du 28 au 30 juillet 2014.

Durée : 65’.

« La Folia est une certaine danse portugaise faisant grand bruit car elle réunit beaucoup de monde avec des sonnailles aux pieds et de nombreux instruments… et le bruit en est si grand et le son si hâtif, qu’ils ont l’air, les uns les autres, d’avoir perdu la raison : d’où le nom de Folia donné à la danse, mot qui vient du toscan, folle, signifiant, vain, fou, sans cervelle, qui a la tête vide ».

Après une formidable trilogie consacrée à Jean Gilles et cinq autres disques vocaux explorant le répertoire sacré des XVIIe et XVIIIe siècles, dont de saisissants Motets pour trois voix d’hommes de Marc-Antoine Charpentier, le chef et flûtiste montalbanais Jean-Marc Andrieu s’en revient de façon espiègle à la musique instrumentale avec son orchestre Les Passions. C’est une occasion devenue rare de l’entendre à nouveau à la flûte à bec, dans un pur esprit chambriste.

Quelle destinée que celle de ces huit mesures entêtantes provenant d’une danse paysanne portugaise de la fin du Moyen-Âge ! Depuis la fin du XVe siècle, cette petite suite d’accords servant de schéma rythmique et harmonique à des variations infinies, peut être considérée comme l’ancêtre de tous les tubes et sans aucun doute le plus durable d’entre eux. Quel autre motif peut se targuer d’avoir été constamment repris par plus de 150 compositeurs pendant plus de cinq siècles ? Certainement pas nos chansonnettes actuelles, matraquées sur les ondes le temps d’un été, avant de retourner à un oubli bien mérité.

On ne saurait expliquer un tel engouement, mais ces Folies d’Espagne, qui ont traversé l’Europe, furent en quelque sorte à la base des fameux goûts réunis, chers aux musiciens du XVIIe siècle. Plébiscitées au XVIIIe siècle, jusque dans l’ouverture de l’opéra de Cherubini L’Hôtellerie portugaise en 1798, on les retrouve au XIXe siècle avec les variations orchestrales de Salieri et la Rhapsodie espagnole de Liszt, puis au XXe avec les Variations sur un thème de Corelli op 45 de Rachmaninov. Et comme ce disque pétillant le démontre avec brio, elles inspirent toujours les compositeurs d’aujourd’hui.

Autour d’une création mondiale sur ce thème populaire et quasi universel, qui permet toutes les combinaisons et les fantaisies sur le mode ostinato, ce disque résulte d’un esprit de fête et de partage voulu par Jean-Marc Andrieu.

En bon musicien baroque, il en a transcrit quatre versions pour son instrument avec d’autres pièces pour flûte à bec. Il s’est amusé à opérer une synthèse des transcriptions de Walsh pour la flûte à bec et de Geminiani pour le violon à partir de la célèbre 12e sonate pour violon de l’opus 5 de Corelli. Le flûtiste et chef a naturellement poursuivi l’exercice avec la célèbre sonate éponyme de Vivaldi, alors qu’il fait son miel de la Sonate en trio de Telemann, de la Ciaconna de Marcello et de la sonate de Samartini, composées elles pour la flûte à bec. Dans la transcription la Chaconne pour trois violons de Purcell, il s’est offert le malin plaisir d’enregistrer lui-même les trois parties de flûte, grâce au procédé électronique du « recording ». Le fameux Rossignol en amour de Couperin, initialement composé pour le clavecin, devient plus champêtre et aérien à la flûte, alors que l’unique concession que Bach fera à la follia, extraite d’une aria de la Cantate des paysans BWV 212, paraît moins convaincante.

Folies les Passions

Une Folia pour aujourd’hui

Sans aucun doute, la plus grande folie de ce disque vient de la pièce du compositeur toulousain Thierry Huillet, commandée par Les Passions en 2010. Avec habileté et humour, il a cassé les codes et les rythmes en adaptant une écriture d’aujourd’hui pour des instruments baroques. Cette fantaisie commence par un explosif Big Bang, en malicieux clin d’œil au tonitruant chaos de Jean-Ferry Rebel, ouvrant sa suite Les Éléments en 1737. Elle pose aussi un regard dérisoire sur les codes de la musique contemporaine. Malmenant le thème avec un certain respect, il laisse une large liberté d’improvisation aux instrumentistes, où chacun s’exprime à la façon d’un set de jazz. Thierry Huillet démontre que les baroqueux peuvent aussi jouer de façon déjantée. Le thème s’entrelace jusqu’à deux flûtes jouées simultanément par J-M. Andrieu avant de voyager du côté de l’Espagne avec des rythmes de flamenco, puis de traverser l’Atlantique avec le mouvement du tango et des sonorités évoquant la guitare électrique et le swing par des pizzicati mélodiques. « Dans baroque, il y a rock… », s’amuse le compositeur. Respectant une certaine esthétique baroque assortie d’humour, Thierry Huillet revient aux sources par une fugue jubilatoire aux fortes couleurs hispaniques.

Ce brillant exercice de style fait penser à son aîné Alfred Schnittke, lequel quelques décennies plus tôt, avait revisité les terres baroques en composant un concerto grosso ainsi que les fantaisies Quasi una sonata et Moz-Art à la Haydn pour son ami le violoniste Gidon Kremer.

L’esprit baroque vit avec jubilation tout au long de ce disque ensoleillé, qui est un antidote recommandé à toute forme de mélancolie.

Évariste de Monségou