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Franchissons le Pont d’Ercole

1 décembre, 2006

Ercole Amante

N°1 des Cahiers d’Ambronay, 2006

© Ed. Ambronay

 

Francesco Cavalli, ballets de Jean-Baptiste Lully

Ercole amante (Hercule amoureux)

Gabriel Garrido : « Cette musique qui parle au corps et du corps »

Pierre Kuentz : « La jeune fille et la peau du roi »

Jean-François Lattarico : « Du dramma per musica à la tragédie lyrique »
Marianne Massin : « Un mythe à contre-emploi ? »
Sylvie Pébrier : « Ercole amante, entre icône et représentation » et « L’écriture musicale de Cavalli dans Ercole amante »
Richard Uhl : « Crise et mouvement dans Ercole amante »
Ana Yepes : « La musique du corps »

n°1 des « Cahiers d’Ambronay » , Ambronay éditions, distribution Symétrie, 166 pages, 2006. Prix indicatif : 15,30 euros

 

Ce livre, premier de la collection des « Cahiers d’Ambronay », est un objet étrange. Comme son nom l’indique, il fait la part belle à ce qui fut l’un des projets de l’Académie baroque d’Ambronay : l’Ercole amante sous la direction musicale de Gabriel Garrido, avec des chorégraphies d’Ana Yepes et une mise en espace de Pierre Kuentz. C’était en 2006. Ce qu’est ce livre, c’est en premier lieu un programme d’opéra amélioré. Un tiers du volume environ donne le livret de Francesco Buti avec une traduction française ; dans ce livret sont d’ailleurs indiqués les passages coupés lors de cet Ercole amante de 2006.

Avant le livret, des essais et des « documents » gravitent autour de l’œuvre, mais aussi du travail de l’Académie d’Ambronay : à côté des textes sur le mythe, sur le genre, sur le contexte politique de l’époque, on trouve deux entretiens — l’un avec Gabriel Garrido, l’autre avec Ana Yepes — et des sortes de notes de Pierre Kuentz sur sa vision de cet opéra. Le petit volume tient donc aussi lieu de recueil d’articles éclairants divers aspects d’Ercole amante, allant de la musicologie (Sylvie Pébrier) à l’interprétation qu’on peut faire aujourd’hui de cette œuvre « insaisissable » — c’est le mot de Richard Uhl.

C’est sans doute la variété des approches qui fait justement la richesse de l’ouvrage. Ainsi, la musicologie trouve bien entendu sa place dans ses pages. Sylvie Prébier expose sa conception de l’écriture de Cavalli, fondée sur des motifs, qu’elle analyse finement, exemples musicaux à l’appui. Cette analyse n’a qu’une limite, celle qu’elle-même signale : « Comment percevoir à l’écoute ces variations infimes subies par d’aussi brefs motifs ou ces retours furtifs dans des formes toujours renouvelées ? » La question reste sans réponse.

Desjardins (1637–1694), Hercule couronné par la Gloire (1671)
© Musée du Louvre / Wikimedia Commons

Relève aussi de la musicologie, et plus précisément de l’histoire de la musique, l’article de Jean-François Lattarico, qui présente Cavalli, l’opéra vénitien, ses évolutions, et en fait l’Ercole amante lui-même.

Par ailleurs, l’ouvrage donne aussi d’autres points d’approche de cette œuvre ; les articles de Marianne Massin sur le mythe et de Richard Uhl, « Crise et mouvement dans Ercole amante », vont dans ce sens en explorant le contexte de création — qu’il s’agisse de la politique du moment ou des sources mythographiques — pour en tirer des interprétations originales sur Ercole amante qui permettent au lecteur — et, espérons-le, à l’auditeur-spectateur — d’aujourd’hui d’appréhender cette œuvre difficile dont les clefs nous sont en parties étrangères.

Pont entre ces deux approches, les entretiens avec les « recréateurs » que furent, dans cette aventure, Ana Yepes et Gabriel Garrido, nous montrent comment, concrètement, les chanteurs, les danseurs, les voix et les corps, ont pu s’approprier les personnages, la musique, et de manière générale, l’œuvre.

Des approches très diverses, complétée par une brève bibliographie, qui gagneraient sans doute à être présentées dans un ordre différent. Ainsi, ouvrir le volume par l’énigmatique texte de Pierre Kuentz n’était peut-être pas la solution la plus aisée pour aider le lecteur, alors que l’article de Jean-François Lattarico constitue, à notre sens, une belle introduction. Cependant l’ordre est justifié, et il s’agit bien d’un ordre : les textes ne sont pas simplement jetés au hasard dans le volume, mais groupés selon trois thèmes principaux : « du mythe », « de l’histoire », « de la musique ». Dans la table des matières est indiqué aussi « du livret » pour introduire le texte de Buti et sa traduction ; il s’agit peut-être d’une maladresse, puisque le livret irrigue en fait l’ensemble des études, tout autant que la musique. Mais toute mise en ordre garde quelque chose d’artificiel : bien que « rangés » dans la partie sur le mythe, Richard Uhl et Marianne Massin ne se privent pas d’évoquer la musique — et c’est bien heureux !

Un autre (mince) regret cependant. Tout d’abord, et c’est gênant, nous n’avons pu trouver le nom du traducteur du livret ! S’agit-il d’une reprise du texte traduit fourni aux spectateurs en 1662 ? Nous ne le pensons pas.

Le livre, dans l’ensemble, fait l’objet d’une présentation soignée et qui ne manque pas de personnalité. Le texte n’est pas tassé, les titres sont clairs, l’ensemble est joli. Deux regrets ici, cependant : d’abord la taille des caractères, un peu petits : il semble qu’ils fassent environ 10 points, pour une longueur de ligne d’une grosse douzaine de centimètres, c’est peu ; l’œil s’y fatigue et s’y perd un peu. Par ailleurs, l’indentation au début de chaque paragraphe (à l’exception du premier) est bienvenu pour, là encore, aider le lecteur à se repérer dans la page.

Objet étrange, oui, que ce livre qui, maintenant que l’Ercole amante fait parti du passé et n’a pas été reporté ni en disque ni en vidéo, complètera merveilleusement la version DVD de l’opéra dirigée par Ivor Bolton (Opus Arte, 2010).

Loïc Chahine

 

(1) Cf. Jan Tschichold, Livre et typographie, Allia, 2005, p. 150–151

Site officiel du distributeur Symétrie