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L’élégance et la grâce incarnée… (Rokoko, Max Emanuel Cencic, Froville, 17/05/2014 – parution tardive)

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
26 juillet, 2014

ROKOKO

Max Emanuel Cencic
Armonia Atenea, dir. George Petrou

 

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© Festival de Froville 2014 – Valérie

 

ROKOKO
Airs d’opéras de Johann Adolf HASSE (1699-1783)

Liste des airs

Leonardo Leo – Trio sonata n. 1 in D major
Johann Adolf Hasse – “Saper ti basti o cara”, Il trionfo di Clelia
“Ch’io parto reo lo vedi”, Tito Vespasiano
Joseph Haydn – Concerto for cembalo in C major, Hob XVIII, n. 1
I. Moderato, II. Largo, III. Allegro molto
Johann Adolf Hasse – “Se mai senti”, Tito Vespasiano
“Scherza il nocchier talora”, Demetrio
Johann Adolf Hasse – “Per pieta bel idol mio”, Artaserse
“Solca il mar”, Tigrane
Johann Adolf Hasse – Concerto for mandoline op. 3, n. 11, in G major
I. Allegro, II. Largo, III. Allegro
Johann Adolf Hasse – “Se volete eterni dei”, Arminio
“Si, di ferri mi cingete”, Viriate 

Distribution :
Max Emanuel Cencic, contre-ténor

Armonia Atenea
Sergiu Natsasa, violin 1
Carmen Otilia Alitei, violon 2
Laurentiu Octavian Matasaru, alto
Iason Ioannou, violoncelle
Dimitrios Tigkas, contrebasse
Theodoros Kitsos, théorbe et mandoline
George Petrou, clavecin et direction

17 mai 2014, Prieuré de Froville la Romane, 17ème édition du Festival de Froville (54)

Depuis sa création en 1998, le Festival de musique sacrée et baroque de Froville se révèle être un véritable « découvreur » de talents tels que Philippe Jaroussky, Franco Fagioli, David Hansen, Iestyn Davies…, et bien sûr Max-Emanuel Cencic. Froville, notamment grâce au soutien du Conseil général de Meurthe et Moselle et de la Région Lorraine ainsi que d’autres partenaires, apparaît comme un des moteurs de promotion de la musique baroque. Après l’hommage rendu à Michel Dinet, président du Conseil général décédé tragiquement dans un accident de la circulation le 29 mars 2014, Gérard Grosjean – président de l’Association des Amis du patrimoine culturel de Froville – ouvre la 18ème édition du Festival de musique sacrée et baroque en présentant Max Emanuel Cencic, un des contre-ténors les plus en vue dans le milieu lyrique, fidèle parmi les fidèles du festival.

Ce soir, nous assistons à un concert d’airs d’opéras de Johann Adolf Hasse (1699-1783), compositeur dont le génie n’est pas à démontrer mais tout simplement à découvrir ou redécouvrir. Né à Bergedorf, aujourd’hui un faubourg de Hambourg, Johann Adolf Hasse se révèle très tôt être un chanteur de talent. A 19 ans, il est engagé comme ténor au célèbre Oper am Gänsemarkt (théâtre commercial public, Hambourg étant une « ville hanséatique libre »). De là, il quitte l’Allemagne pour l’Italie, berceau de l’Opera seria et se familiarise avec les diverses facettes de cette importante forme vocale. Hasse devient rapidement l’un des compositeurs les plus renommés d’opéras à travailler à Naples au cours de tout le XVIIIème siècle, et cette célébrité se répand à travers toute l’Italie. Il gravira encore un échelon en 1744 en devenant le compositeur favori de Pietro Trapassi dit Métastase, illustre poète et dramaturge. Pendant plusieurs décennies, il connut un succès mérité. Il mourut le 16 septembre 1783 à Venise. Cette renommée lui valut d’ailleurs plusieurs surnoms dont celui de Il padre della musica (« le père de la musique »). L’italianisation de cet allemand fut telle que l’Europe entière le connaissait sous le nom de Il caro Sassone (« le cher Saxon »). 

Les œuvres de Hasse témoignent de l’élégance et de la grâce du Rococo, style né en France entre 1720 et 1780 et qui s’est répandu en Europe du Sud et de l’Est. Le rococo est parfois considéré comme une phase tardive du baroque. Les musiciens, tels que J. A. Hasse, Ph. E. Bach s’affranchissent de l’ornementation du baroque en préférant l’engouement des formes. Le rococo est avant tout un style de transition entre le baroque et le classicisme de Haydn et de Mozart.

Avec son nouveau programme intitulé « Rokoko », le célèbre contre-ténor Max Emanuel Cencic interprète des airs de Johann Adolf Hasse, accompagné de l’Orchestre Armonia Atenea, projet de la Camerata d’Athènes, fondée 1991 à l’inauguration du Megaron, la salle de concerts d’Athènes, et, dirigé régulièrement depuis l’automne 2009 par Georges Petrou.

© Festival de Froville 2014 - Valérie

© Festival de Froville 2014 – Valérie

 

Dès les premières mesures de “Saper ti basti o cara” extrait de Il trionfo di Clelia, Max Emanuel Cencic captive l’auditoire grâce à sa brillante technique vocale et sa prestance scénique incontestable. Sa voix, soutenue par son inspir et son expir hyperactivés et contrôlés, ne cesse de surprendre notamment dans deux airs tirés de Tito Vespasiano, “Ch’io parto reo lo vedi” et “Se mai senti”. Le processus vibratoire de ses cordes vocales propre au mécanisme de poitrine reste opérant en voix de tête, ce fameux passage sujet de bien de controverses. Aucun blanchiment de sa voix ne s’entend. Cencic concentre le son et transforme les voyelles ouvertes en la voyelle fermée la plus proche sans excès afin de conserver les harmoniques et homogénéiser la voix sur toute son étendue, chose réalisée dans “Scherza il nocchier talora”, Demetrio et “Per pieta bel idol mio”, Artaserse. Il accentue sans exagération magnifiant ainsi les airs “Solca il mar”, Tigrane et “Se velote eterni dei”, Arminio et souligne l’importance tonale, rythmique et expressive des œuvres de Hasse.

Question virtuosité, il faut en dire autant de l’ensemble athénien Armonia Atenea et du chef George Petrou qui mènent à bien le travail fourni depuis plusieurs années en restituant les couleurs et les phrasés d’époque lors de la pièce introductive “Trio sonata n. 1 in D major de Leonardo Leo. Poussant leur technique dans l’extrême, ils se laissent aller aux pizzicati dans le largo du “ Concerto for cembalo in C major, Hob XVIII, n. 1” de Joseph Haydn. Un sublime continuo est emmené par le théorbe de Theodoros Kitsos. Dans les trois mouvements – Allegro, Largo et Allegro – du Concerto for mandoline op. 3, n. 11, in G major, Kitsos à la mandoline fait preuve d’une sensibilité, de tendresse. Malgré la position baroque du violoncelle, c’est-à-dire sans pique et tenu entre les jambes, Iason Ioannou se joue de cette position inconfortable. Il donne une puissance sonore  à son instrument. Citons également la finesse de doigté de Dimitrios Tigkas à la contrebasseLes autres musiciens Sergiu Natsasa (violon 1), Carmen Otilia Alitei (violon 2), Laurentiu Octavian Matasaru (alto) sont tout autant virtuoses.

Le public a chaleureusement applaudi puisque deux bis ont fait résonner de nouveau la nef de l’église romane de Froville avec un extrait de La Sparta generosa  et en particulier avec un époustouflant “Vo disperato a morte” tiré de Tito VespasianoSi Hasse est bel et bien le père de la musique, nous avons trouvé ce soir « ses enfants », les musiciens de l’ensemble Armonia Atenea et Max Emmanuel Cencic. Quelle Grâce, Quelle Elégance ! De ce travail si minutieux de réhabilitation et d’interprétation est né un cd intitulé Rokoko – Hasse Opera Arias aux éditions Decca, un chef d’œuvre en devenir.

Jean-Stéphane Sourd Durand

www.festivaldefroville.com