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Furieux (Haendel, Orlando – Mehta, Hammarström, Jacobs – Paris, 19/06/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
21 juin, 2014

Haendel, Orlando

Bejun Mehta, Lenneke Ruiten, Kristina Hammarström, Sunhae Im, Konstantin Wolff,
Orchestre B’Rock, dir. René Jacobs

René Jacobs © Molina Visuals

René Jacobs © Molina Visuals

 

Georg Friedrich Haendel
Orlando
Livret anonyme d’après « Orlando ovvero la gelosa pazza » de Carlo Sigismondo Capece

 

Baroque Orchestra B’Rock
René Jacobs, direction
Bejun Mehta, contre-ténor, Orlando
Lenneke Ruiten, soprano, Angelica
Kristina Hammarström, mezzo-soprano, Medoro
Sunhae Im, soprano, Dorinda
Konstantin Wolff, basse, Zoroastro

19 juin 2014, Cité de la Musique, Paris (version de concert)

Voici 2 ans, les heureux avaient pu assister aux représentations à La Monnaie, dans une mise en scène relativement quelconque de Pierre Audi, peu inspiré. Mezzo avait d’ailleurs procédé à une captation. Entre-temps, le disque est paru, dont vous lirez la chronique sur nos pages, superlatif et différent par rapport à la référence des 2 incursions de Christie (Erato et DVD Arthaus). Le concert d’avant-hier, en dépit d’éclairages crus et minimalistes dus à un mouvement des intermittents, s’est avéré en tous points remarquable, malgré l’absence de Sophie Karthäuser en Angelica par rapport au casting d’origine.

On ne rappellera pas ici à quel point René Jacobs est un haendélien émérite, tant son mythique Giulio Cesare (Harmonia Mundi), épopée incisive d’une cohérence sanguine inégalée, a marqué les mélomanes. Certes, certains essais ont été moins concluants, notamment le terrible Rinaldo de 2002 dit « de Montpellier » avec la mise en scène Barbie World de Nigel Lowery et Amir Hosseinpour, où l’on regrettait déjà un certain goût du chef pour la ré-écriture et la surcharge. Mais l’Orlando que le chef signe ici, s’il pêche parfois par de trop nombreux effets, qu’il s’agisse des percussions, cadences, mini-ritournelles du continuo, et modifications des textures orchestrales pour ajouter de la couleur, sait conserver un dramatisme incandescent, et une propension merveilleuse au théâtre, même avec une simple mise en espace. 

Une fois n’est pas coutume, avant même de parler des artistes, c’est sur le jeune B’Rock Orchestra, au nom emprunt de revigorante et malheureuse branchitude, que nous nous attarderons. Un orchestre que Jacobs a modelé jusqu’à un niveau d’excellence admirable, avec ses cordes nerveuses et tranchantes, ses cors boisés, son continuo presque envahissant, et des basses testoténonées, avec pas moins de 3 contrebasses, un petit Freiburger en somme. Véritable ossature du drame, moteur surpuissant et altier, l’orchestre très coloré, mouvant et fluide, d’une férocité boulimique, n’appelle que des éloges et évite grâce au chef le syndrome de l’agitation superficielle. Car René Jacobs sait comme pas un varier les tempi, suspendre la marche de l’intrigue, imprimer des nuances quitte à bouleverser les phrasés, sculpter de manière très personnelle la partition du Saxon, commenter voire contredire les affects d’un coup de baguette toujours pertinent, parfois controversé.

Sur scène, la distribution est très homogène et impliquée. Se dégage nettement le monstre de scène Bejun Mehta, qui désormais se coule dans son paladin les yeux fermés. Certains seront rebutés de prime abord par un timbre qui n’est pas des plus agréables, avec des aigus acides, un registre de tête hululant. Mais à côté de cela, on ne sait par quoi aborder les louanges : la projection de stentor, la stupéfiante agilité qui laisse pantois dans les coloratures (« Fammi combattere », « Cielo! Se tu il consenti »), la fluidité nonchalante de l’incarnation, jusqu’à la fameuse scène de folie du 2nd acte, le duo entre le bourreau et sa victime (« Finché prendi ancora il sangue ») et enfin l’épuisement du « Già l’ebro mio ciglio » avec ses violettes marines. Du grand art avec un personnage de chair et de sang, erratique mais vocalement si maîtrisé, et une force brute. 

Face à un tel héros, il faut avouer que le reste du plateau, quoique de très haut vol, ne fait pas forcément oublier certains confrères… Ainsi, le Zoroastro de Konstantin Wolff (déjà présent dans la 2nde version de Christie), dénote une émission un peu trop large et des ornements imprécis. Toutefois, le timbre chaleureux, les graves profonds, et les da capo inventifs (« Lascia Amor e siegui Marte ») emportent l’adhésion. De même, la belle Angélique de Lenneke Ruiten manque un peu de liant et de sensualité. L’émission est claire, nimbé d’un vibratello, le chant élégant et altier, nous gratifiant d’un splendide « Verdi piante » tragique et intense. Le Medoro de Kristina Hammerström – rôle ingrat du bellâtre menteur – se mue grâce à la composition de la mezzo en un être désespéré et dépassé. Si le trio de la fin du premier acte (« Consolati bella ») pâtit de la battue trop rapide du chef, Médor culmine dans un « Verdi allori » d’une intemporalité naturelle, à la mélancolie évidente et lumineuse. Enfin, la charmante Sunhae Im, avec son soprano mutin qui trop souvent la confine aux rôles de bergères et de soubrettes, s’avère pétillante et vive, virtuose et animée  (« Amor è qual vento »). On regrettera encore une fois les difficultés – bien compréhensibles – de prononciation dont elle fait preuve, ce qui rend les récitatifs très confus, et les airs d’une douceur sans consonnes.

Et quand retentit le chœur final, d’une bondissante vigueur (et que l’excellent percussionniste peut enfin paraître aux yeux du public car confiné en contrebas), on se dit devant tant de couleurs et de péripéties que la chanson de Roland mérite bien plus qu’un olifant.

 Viet-Linh Nguyen

Site Internet de la Cité de la Musique

  1. One Response to “Furieux (Haendel, Orlando – Mehta, Hammarström, Jacobs – Paris, 19/06/2014)”

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