Close

Pont aérien et conquête spatiale (Gabrieli, Les Sacqueboutiers – Flora)

Musemois
13 novembre, 2014

Giovanni GABRIELI (c. 1554-1612)

Venise sur Garonne

Liste des morceaux

Symphoniae sacrae (1587): canzon duodecimi toni in éco à 10
Symphoniae sacrae (1615): canzon VIII à 8
Symphoniae sacrae (1597): canzon duodecimi toni à 10
Symphoniae sacrae (1615): canzon III à 6
Symphoniae sacrae (1615): sonata XVIII à 14
Symphoniae sacrae (1597): canzon noni toni à 12
Symphoniae sacrae (1615): canzon IV à 6
Symphoniae sacrae (1615): canzon XVI à 12
Symphoniae sacrae (1597): sonata « piano & forte » à 8
Symphoniae sacrae (1615): canzon XVII à 12
Symphoniae sacrae (1615): canzon prima à 5
Symphoniae sacrae (1597): canzon septimi & octavi toni à 12
Symphoniae sacrae (1615): sonate xxi
Symphoniae sacrae (1597): canzon octavo toni à 12
Symphoniae sacrae (1615): canzon X à 8
Raveri (1608): la spiritata à 4
Symphoniae sacrae (1597): canzon quarto toni à 15
Symphoniae sacrae (1615): canzon II à 6
Symphoniae sacrae (1615): sonata XX à 22

sacqueboutiers_venise_floraLes Sacqueboutiers, dir. Jean-Pierre Canihac

79’15, Flora, 2014

La profession de foi du label belge Flora est de laisser à leurs artistes la maîtrise la plus large de leurs projets discographiques, de la conception à la réalisation. La pochette de Venise sur Garonne, dernier rejeton du compagnonnage déjà fécond avec Les Sacqueboutiers qu’on ne présentent plus, témoigne avec humour de la démarche artistique de l’ensemble de cuivres anciens de Toulouse de Jean-Pierre Canihac. Dans le titre tout est dit, dans l’image tout est là. Aucune immodestie cependant, plutôt l’hommage d’une ville à une autre, et celui d’un ensemble de musiciens dévoués depuis bientôt quarante ans à l’interprétation de la musique ancienne envers leur maître de la toute fin de la Renaissance. 

A la géographie fictive s’ajoute la géométrie variable, puisque, conformément aux sources musicologiques, orgues, sacqueboutes et cornets à bouquin sont rejoints par des doulcianes et violons, constitués en chœurs. Le livret, fort habilement, replace l’auditeur dans le sillage des voyageurs européens, en proie à un véritable choc esthétique lors des offices religieux de la Sérénissime. La disposition des musiciens, groupés autour des orgues, induit l’étagement des plans sonores et une spatialisation des interventions musicales, dont l’effet le plus saisissant est l’écho. La variété des timbres permise par l’essor de la facture instrumentale, l’échelle du volume sonore, du brin de souffle au grandiose, ainsi que la perception immédiate de motifs mélodiques et rythmiques simples expliquent la popularité et la diffusion de l’œuvre de Giovanni Gabrieli en Europe. Héritier des franco-flamands par son oncle Andrea et maître de Schütz, son art et ses innovations sont documentés avec bonheur dans le programme proposé ici par les Sacqueboutiers et leurs jeunes invités, sélection de canzoni et de sonate des recueils de Symphoniae Sacrae de 1597 et 1615.

Nous ne saurions décider de la part du génie de Gabrieli ou de la force pédagogique du travail de la troupe de Jean-Pierre Canihac et de Philippe Canguilhem, mais l’auditeur se trouve entrainé de force dans un jeu d’écoute aussi facile que divertissant. Prenons l’exemple de la « Canzon XVI à 12″ (plage 8). Chaque chœur correspond à une famille d’instruments. Les violons commencent seuls et le même matériau mélodique circule d’une voix à l’autre par entrées successives. 0’36 » : le second chœur des doulcianes prend la place, en homophonie et sur un rythme ternaire. 0’58 » : retour au rythme binaire et aux imitations, cette fois plus resserrées, avec les sacqueboutes et un cornet, qui embellit peu à peu sa voix. 1’26 » : tout le monde est ensemble, l’effet de « grandiose » est garanti, accentué par l’apparition des valeurs pointées et des croches. Vous pourrez continuer à « jouer » ainsi avec les Sacqueboutiers tout au long des 19 pièces choisies jusqu’à l’ultime défi : la « Sonata XX à 22 voix distinctes ». 

Le copieux programme alterne les effectifs instrumentaux, afin d’éviter la fatigue d’une écoute continue. Le choix d’une certaine sagesse dans l’interprétation apparaît également judicieux, car le contraste ne favorise pas systématiquement un chœur ferme et puissant (les cuivres anciens) sur un chœur plus souple voire timide (les violons). La proportion d’ornementation virtuose se révèle relativement modeste et l’ensemble repose sur la solidité et la justesse des moments verticaux. Cette relative humilité traduit-elle un souci de faire confiance à la musique et à ses nuances naturelles (« Sonata Piano & Forte ») ? Une prise de son volontairement non-spectaculaire semble confirmer ce parti-pris, comme une alternative au disque plus immédiatement brillant du Concerto Palatino consacré à Gabrieli (Harmonia Mundi, 2000) sur un choix de pièces bien différent il est vrai. Cette nouvelle livraison des Sacqueboutiers le rejoint donc dans le cœur de la Muse, et elle se prend à rêver d’un objet encore plus immersif avec une prise de son multi-canal, plus indiquée pour l’excursion en gondole, convenons-en !

Denis Dumée

Technique : clarté et bonne définition, sans réverbération flatteuse