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« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre… » (Arthur Rimbaud, Les Illuminations)

Museor
31 décembre, 2011

Domenico GABRIELLI (1659-1690)

La Nascita del Violoncello

Œuvres de Domenico GABRIELLI, JACCHINI (1667-1727), Giovanni Battista VITALI (1632-1692) et Giovanni Battista DEGLI ANTONI (1636-après 1696)

Détail des pistes
 

Passagallia en ré – VITALI
Ricercar 1 en sol – GABRIELLI
Sonata en sol – GABRIELLI
Ricercar 2 en la – GABRIELLI
Sonata en la opera prima – JACCHINI
Ricercar 3 en ré – GABRIELLI
Sonata en si bémol opera prima – JACCHINI
Ricercar 4 en mi bémol – GABRIELLI
Sonata en do opera terza – JACCHINI
Ricercar 5 en do – GABRIELLI
Sonata en la – GABRIELLI
Canon a due violoncelli en ré – GABRIELLI
Ricercar 6 en sol – GABRIELLI
Sonata en sol opera terza – JACCHINI
Ricercar 7 en ré – GABRIELLI
Ricercara ottava – DEGLI ANTONI
Sonata en sol (version 2) – GABRIELLI
Ricercar 7 (a due) – GABRIELLI / COCSET
Ruggiero – VITALI
Passagalia – VITALI

Les Basses Réunies :
Bruno Cocset : violoncelle
Emmanuel Jacques : violoncelle
Mathurin Matharel : violoncelle
Richard Myron : contrebasse
Bertrand Cuiller : clavecin 

74’, AgOgique 001, 2011.

Capté par les micros superlatifs d’Alessandra Galleron, un peu moins intrusifs que ceux d’Alpha (aux captations au demeurant très riches, qui n’ignoraient cependant rien des respirations de l’artiste ou de ses doigts glissant sur la touche au risque de troubler la ligne mélodique), tout en restituant les somptueux coloris instrumentaux avec chaleur et intimité, cette Nascita del Violoncello se veut un voyage initiatique, rêveur et poétique, à travers l’essor du violoncelle depuis les débuts bolognais jusqu’au XVIIIe siècle. On ne reviendra pas, à notre cœur défendant, sur les causes et les circonstances de ce développement, l’apparition des cordes filées, la suprématie finale sur la cousine et rivale qu’est la viole de gambe, et qui nous entraîneraient sur d’abondantes digressions.

Car il est des enregistrements-clé dans le parcours d’un musicien, et cette Nascita fait partie de ceux-là. Derrière l’entreprise pédagogique qui évite l’écueil de sombrer dans le docte académisme chronologique, la Nascita se pose avant tout comme un « point d’étape » comme l’avoue Bruno Cocset lui-même dans le long entretien qu’il a eu la gentillesse de nous accorder. Point d’étape sur ses recherches sur la facture instrumentales et les sonorités, point d’étape sur son jeu et ses partis-pris interprétatifs. Il y a tout au long de ses 74 minutes le ton d’une confidence pudique, une formidable déclaration d’amour au violoncelle, personnelle et intègre, révélant autant sur les œuvres trop méconnues de Gabrielli et Jacchini que sur l’archet qui les parcourt.

Conversation assurée et sereine, rayonnante d’un pâle soleil d’hiver, la Nascita montre un Bruno Cocset tout aussi virtuose et expressif qu’à l’ordinaire, mais peut-être moins torturé, plus souple et mélodique que dans les Suites de Bach ou chez Barrière ou Geminiani, (Alpha). L’opulente magnificence des timbres est certes liée à l’extrême variété des sept instruments parfaitement décrits dans le livret, entre les violoncelles, ténor de violon et même l’ alto alla bastarda unique sortis de l’atelier de Charles Riché ; elle est également due à la remarquable capacité de l’interprète à varier les coups d’archet, les climats, et à se faire cohabiter sans violence ni brutale rupture des styles parfois presque antithétiques, entre l’introspection complexe de Gabrielli et le lyrisme nostalgique de Jacchini, qui sous d’autres poignets auraient pu sembler tellement plus creux perdu dans ses amas de doubles croches.

Ainsi, après la Passacaille initiale de Vitali d’une ampleur tragique, l’invitation prend vie. La Sonata en sol de Gabrielli, d’une grande spontanéité et d’une liberté formelle époustouflante encore très XVIIe et nimbée de stylus fantasticus, permet à Bruno Cocset de multiplier les ruptures de ton après un Grave à la manière de Prélude un peu sévère qui s’adoucit dans un Allegro virtuose que Cocset dévale avec une fougueuse nonchalance qui s’épuise dans la tendresse d’un Largo où les aigus déchirants de la basse de violon a la bastarda d’après Amati font merveille. Reflets nacrés du givre, sourire familier et hésitant, chaque auditeur associera sans aucun doute aux inflexions si humaines de l’archet de l’artiste ses propres pensées et souvenirs. Le Prestissimi final, pas si pressé que ça d’ailleurs, en devient presque mondain. Autre moment parmi nos favoris : le complice échange entre deux violoncelles lors du Canon en ré de Gabrielli, sensible et doux, n’appelle que des éloges. De l’autre côté du siècle, on s’adonnera aux délices de la lumineuse Sonata en sol opera terza de Jacchini et son Presto-spirituoso d’une jubilation extravertie et détendue, son Grave d’une noblesse plus élégante qu’affligée, son Menuet d’une franchise directe quoique moins inventive. On s’étonnera des sonorités proches du dessus de viole et du violon de l’alto a la bastarda dans la Sonate en la majeur du même compositeur au splendide Allegro d’un abandon mélancolique. Le voyage s’achève symboliquement avec la reprise de la Passacaille de Vitali, qui constitue en elle-même une forme close et cyclique, repliée sur sa basse obstinée. La roue du temps a néanmoins tourné, et la combinaison instrumentale s’est modifiée : notre bon vieux compagnon le violoncelle Gasparo da Salo qui tenait au départ la partie mélodique a désormais été relégué au continuo, laissant la première place à l’alto a la bastarda conçu d’après une nature morte de Bettera…

Avant de conclure, il convient de dire un mot des musiciens des Basses Réunies, d’une incontestable excellence mais qui se révèlent ici aussi talentueux que discrets. Serait-ce dû à la belle prise de son d’Alessandra Galleron, résolument centrée sur Bruno Cocset, à l’acoustique du lieu ou à l’équilibre sonore général naturel ? Quoiqu’il en soit, on regrettera surtout de ne pas profiter plus des sonorités de l’orgue de Bertand Cuiller ou de la contrebasse de Richard Myron, qui prodiguent un soutien complice et agile, alors que du fait de leurs tessitures Emmanuel Jaques et Mathurin Matharel au violoncelle et/ou ténor de violon paraissent plus présents. Enfin, on appréciera le soin éditorial apporté au livret lui-même, à l’iconographie soignée, fourmillant d’informations tant sur les œuvres que sur les instruments.

Voilà donc une Nascita incontournable, au discours d’une humanité sincère et complexe, d’une musicalité expressive et virtuose, qui nous confirme comme l’écrit si bien Octavio Paz qu’ « imaginer, c’est naître ».

 

Vidéo de présentation du disque © AgOgique

Viet-Linh Nguyen

 

Technique : prise de son chaude et précise, les très beaux timbres des instruments de Bruno Cocset sont particulièrement mis en valeur.