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Gelobet sein

Museor
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Cantates « Brich dem Hungrigen dein Brot » BWV 39, « Gelobet sei der Herr, mein Gott » BWV 129 & « Es wartet alles aud Dich » 187
Sinfonia BWV 1045 

 

Yukari Nonoshita (soprano), Robin Blaze (alto), Peter Kooij (basse)
Bach Collegium Japan
Direction Masaaki Suzuki 

SACD hybride, 65’42, Bis, distribution Codaex, 2009.

Pour les impatients qui ne pourront pas attendre la suite des gros coffrets d’ébène, Masaaki Suzuki poursuit avec constance et inspiration son intégrale des cantates de Bach. Cette nouvelle étape du périple bacchien est fidèle aux précédentes, nimbée d’une douceur tendre, d’une ferveur humble. Si bien que le chroniqueur, horripilé de l’excellence dans la continuité, se retrouve, la plume au pied du mur, à devoir re-paraphraser ce qu’il aurait écrit de beaucoup des 44 volumes précédents. Heureusement, les solistes comme les œuvres lui permettent un ancrage et une approche d’un professionnalisme convenu, où il vous sera cependant épargné l’historique précis de ces 3 cantates qui datent de la période Leipzigoise du Cantor, de 1726-27 pour être exact. Ce disque ravira les amateurs, même occasionnels, de cette série, puisqu’il comprend 2 grands « tubes » : la BWV 39 avec ses flûtes, et la rutilante BWV 129 avec trompettes et timbales. 

Mais commençons donc au commencement sans oublier le verbe, et pinaillons un peu. La simphonie instrumentale introductive du grand chœur de 7 minutes « Brich dem Hungrigen dein Brot » débute avec des notes très détachées et piquées lors des échanges entre hautbois et flûtes à bec et un tissu orchestral fragile, d’une transparence diaphane. Le crescendo par paliers, un peu sec, ouvre ensuite sur la masse fine et homogène du chœur du Bach Collegium Japan, aux aigus ronds, apportant ainsi du liant à un orchestre plus piquant, d’une précision froide et incisive. Cette grande pièce, de près de 200 mesures, à la structure complexe, permet au chœur de faire valoir son extrême lisibilité dans les entrées fuguées, et un art rhétorique consommé avec une grande attention portée au livret. La lecture est claire, lumineuse, d’un équilibre à l’apparente simplicité.

L’air pour alto « Seinem Schöpfer noch auf Erden » se distingue par sa fluidité et sa douceur, avec un Robin Blaze à la projection certes limitée (autant qu’on puisse en juger à l’aune d’un enregistrement), mais au phrasé soigné et dépourvu d’afféteries, qualités d’une lecture rêveuse qu’on l’on retrouve ensuite dans « Du Herr, du krönst allein das Jahr mit deinem Gut… » de la BWV 187 qui aurait toutefois pu être plus énergique.

Yukari Nonoshita se laisse également porter par un tissu de flûtes enveloppant pour son « Höchster, was ich habe » lumineux et intimiste, jouant sur les respirations sur le ton de la confidence. Le sinueux « Gott versorget alles Leben » de la BWV 187 suivante, malgré quelques aigus un peu tirés, démontre une grande aisance vocale, d’une générosité touchante, une manière admirable de jeter dans un battement de cils les ornements, d’attaquer les notes en « son de cloche » pour les faire mourir rapidement tandis que le hautbois ductile de Masamitsu San’nomiya scande le discours.

Enfin, le timbre chaleureux et la prononciation déclamatoire et dramatique de Peter Kooij conviennent bien au style bacchien, avec des récitatifs habités, en dépit d’un souffle un peu court dans les mélismes des airs (« Darum Sollt ihr nicht sorgen noch sagen » de la BWV 187).

Changement d’atmosphère avec le « Gelobet si der Herr » jubilatoire et coloré de la BWV 129, où le soleil se lève sur l’orchestre suzukien, souvent trop timide dans sa caractérisation des timbres, notamment les flûtes et les bois. Ici, dès le choral d’ouverture, ponctué des interventions festives et puissantes des cordes, trompettes et timbales sur lequel s’élève le cantus firmus tenu avec agilité et angélisme par les sopranos. Le choral final « Dem wir das Heilig izt » est tout aussi triomphant, et les parties vocales homophoniques d’un monolithisme aéré d’airain. Entre ces deux morceaux sacrément somptueux ou d’une somptuosité sacrée, se placent 3 airs sans récitatifs, tous écrits sur les paroles du « Gelobet sein ». L’air de basse, d’une nostalgie souriante avec son violoncelle obligé, celui pour soprano, moiré dans le crépuscule d’une flûte traversière alanguie, celui pour alto d’un optimisme plus terrestre grâce à son hautbois grainé. Comparé aux deux cantates précédentes, la lecture de Suzuki s’avère plus dynamique et contrastée, plus théâtrale et extravertie.

Ce volume n°45 se termine brillamment avec en guise de bonus final la grande Sinfonia pour violon et orchestre BWV 1045 d’une cantate portée disparue, qui fait appel à des effectifs fournis : 3 trompettes, timbales et 2 hautbois. Le Bach Collegium se gorge de cette écriture opulente, avec les interventions martiales des cuivres, le brio virtuose des violons qui regardent nettement vers l’Italie et se lancent dans des arpèges presque égocentriques avec détachement. Et l’on attend la prochaine escale du voyage réussi de cette intégrale d’une extrême cohérence, à la sensibilité optimiste, tendre et discrète.

Sébastien Holzbauer

Technique : enregistrement clair et précis, manquant un peu de rondeur