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Good night sweet prince (Hommage à Christopher Hogwood)

Publié dans : Actualités - Brèves
26 septembre, 2014

Hommage à Christopher Hogwood

(1941-2014)

 

Christopher Hogwood © Marco Broggreve

Christopher Hogwood © Marco Broggreve

Le communiqué paru sur son site Internet est bref, laconique, d’une pudique discrétion. Après plusieurs mois de maladie, entouré de sa famille, deux semaines après avoir fêté ses 73 ans, le claveciniste, musicologue et chef d’orchestre Christopher Hogwood, Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique (CBE), s’en est allé il y a 2 jours, le 24 septembre dernier. Les nécrologies ont commencé à paraître, rappelant souvent la création de l’Academy of Ancient Music en 1973, les versions de référence du Messie avec Kirkby et Bowman, ou encore ses versions Didon & Enée, célébrant justement la disparition d’un pionnier.

Christopher Hogwood © Christian Steiner / London Records

Christopher Hogwood © Christian Steiner / London Records

Mais il faut remonter plus avant, car Christopher Hogwood était né en 1941, en pleine guerre, et fut d’abord un compagnon de route de Sir Neveille Marriner, jouant du clavier au sein de The Academy of Saint Martin-in-the-Fields en pratiquant aussi des recherches musicologiques. Et puis il y eut la grande et belle aventure du Early Music Consort of London, co-fondé avec David Munrow, où l’on pouvait retrouver Hogwood aux percussions (s’essayant au tabor) ou même à la harpe ! Mais bien entendu, Hogwood était avant tout claveciniste, élève de Rafael Puyana et Mary Potts à Cambridge, puis de Zuzana Ruzickova et du grand Gustav Leonhardt. On admirait son toucher élégant chez Arne ou CPE Bach, équilibré et lumineux.

Mais ce n’est pas tant pour ses qualités de remarquable claveciniste que Christopher Hogwood a marqué nos esprits, et le musicien restera avant tout le fondateur de l’AAM, l’Academy of Ancient Music qui fut dès sa création en 1973 un fleuron de bon goût, souple et agile, vivant sans être nerveux, poétique sans être alangui, d’un naturel indiscutable, archétype de l’école baroque anglaise qui ne renie pas une certaine beauté classicisante (d’ailleurs Haydn et Mozart vont si bien à l’AAM). On citera parmi les centaines d’enregistrements et de concerts (http://www.hogwood.org/recordings – liste non exhaustive) étalés sur 30 ans, ceux qui personnellement nous ont marqué, et notamment les opus instrumentaux consacrés au double et triples Concerti de Telemann, d’une variété de ton grandiose et rustique à la fois, les Concertos pour violoncelle de Vivaldi avec Christophe Coin, élégiaques et aquarellés, d’une éloquence retenue ou encore les oratorios anglais de Haendel, d’une lisibilité intense.

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Alors oui, à notre époque friande de « couacs » et de « boum », où l’ivresse de la nervosité de cordes brutalement écrasées puis geignardes est de bon ton, où l’on pousse la touche « contraste » et « vitesse » à 200%, le style Hogwood, à la fois si reconnaissable et si britannique, n’était plus à la page, et il n’est pas anodin que les hommages qu’on lui rend ne mentionnent guère ses interprétations de Frescobaldi, Gabrieli, Telemann, la famille Bach ou encore Rebel, mais surtout Purcell et la période anglaise de Haendel, où certes l’AAM excellait, mais qui traduisent aussi la tendance à cloîtrer chaque orchestre dans son pré carré national. Il est vrai que son Estro Armonico à côté de celui de Biondi est bien trop flegmatique, presque bonhomme, mais l’élégance de gentleman, le respect de la ligne, l’harmonie générale sont indiscutables.

L’on saluera aussi la rigueur intellectuelle de Hogwood, soucieux de s’en tenir à la partition au risque de la monotonie (son Orlando est bien terne dramatiquement et dans ses da capo), mais dégainant des trompettes naturelles sans aucun arrangement des tubes quand il le faut, sans se départir d’une justesse et d’une prestance exemplaires.

Chef invité fréquemment, capable d’excursions dans les répertoires de Mendelssohn ou Stravinsky, superbe mozartien (avec une intégrale des symphonies sur instruments d’époque qui réconcilie les Anciens et les Modernes), Christopher Hogwood était également directeur artistique du King’s Lynn Festival, professeur à l’uiversité de Harvard, directeur musical du Kammerorchester de Bâle (Suisse), professeur honoraire à l’Université de Cambridge et professor-at-large à Cornell University. Il a laissé sa place à la tête de l’AAM au virtuose et bouillonnant Andrew Manze en septembre 2006, tout en demeurant actif, et l’on déplorera au passage que le site officiel de l’AAM n’a pas même inséré une brève sur le décès de son fondateur charismatique.

Le Commandeur au regard perçant s’en est allé, et nous l’imaginons, souriant et serein, nonchalamment drapé dans sa toge, rejoindre la Reine de la Nuit qu’il avait dirigée en 2002 à Orange. Good night sweet Prince.

Viet-Linh Nguyen