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Gossec, ou la tragédie lyrique française entre modernité et tradition

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
12 janvier, 2014

François-Joseph GOSSEC (1734 – 1829)

Thésée (1782)

Tragédie-lyrique en quatre actes, livret de Philippe Quinault revu par Etienne Morel de Chédeville

Frédéric Antoun (Thésée), Virginie Pochon (Eglé), Jennifer Borghi (Médée), Tassis Christoyannis (le roi Egée), Katia Velletaz (La Grande Prêtresse/ Minerve), Caroline Weynants (Dorine/ 1ère Prêtresse), Aurélie Franck (2ème Prêtresse), Bénédicte Fadeux (3ème Prêtresse), Mélodie Ruvio (Cléone/ Une Vieille), Philippe Favette (Arcas/ 2ème Vieillard), Thibault Lenaerts (1er Vieillard/ 2ème Suivant du Roi), Renaud Tripathi (un Coryphée/ 1er Suivant du Roi)

Orchestre Les Agrémens :

Premiers violons : Jivka Kaltcheva, Caroline Bayet, Michiyo Kondo, Katalin Hrivnak, Christophe Robert
Seconds violons : Ingrid Bourgeois, Catherine Ambach, Justin Glorieux, Shiho Ono, Bénédicte Perner
Altos : Hayo Bäss, Marc Claes, Brigitte de Calataÿ, Benoît Douchy
Violoncelles : Hervé Douchy, Angélique Charbonnel, Frédérique Lehembre, Bernard Woltèche
Contrebasses : Eric Mathot, Géry Cambier
Flûtes : Martin Sandhoff, Takashi Ogawa, Jan Van den Borre
Hautbois : Benoît Laurent, Stefan Verdegem
Clarinettes : Vincenzo Casale, Jean-Philippe Poncin
Bassons : Alain de Rijckere, Jean-François Carlier
Cors : Jean-Pierre Dassonville, Nicolas Chedmail, Johan Van Neste
Trompettes : Geerten Rooze, Femke Lunter
Trombones : Harry Ries, Fabien Moulaert, Joost Swinkels
Tambour : Koën Plaetinck
Clavecin : Frédéric Rivoal
Maître de concert : Julien Chauvin

 

Choeur de Chambre de Namur :

Sopranos 1 : Julie Calbète, Elke Janssens, Marie Jennes, Amélie Renglet, Caroline Weynants
Sopranos 2 et mezzos : Anaïs Brulez, Helen Cassano, Bénédicte Fadeux, Aurélie Franck, Anne-Hélène Moens
Hautes-contres : Dominique Bonnetain, Jean-Xavier Combarieu, Cécil Gallois, Véronique Gosset, Mario Soares, Renaud Tripathi
Ténors : Jacques Dekoninck, Eric François, Thibault Lenaerts, Thierry Lequenne, Nicolas Maire, Jean-Yves Ravoux
Basses : Donald Bentvelsen, Pierre Boudeville, Philippe Favette, Sergio Ladu, Grantley Mc Donald, Jean-Marie Marchal
Chef des choeurs : Thibault Lenaerts

 

Direction Guy Van Waas

2 CD, 117′ 30″. Palazetto Bru Zane/ Ricercar / CMBV. Enregistré en novembre 2012 à la Salle Philarmonique de Liège

En cette seconde moitié du XVIIIème siècle, l’usage se développa à Paris de procéder à de nouvelles orchestrations d’ouvrages anciens, et de confronter lors des représentations le répertoire traditionnel aux œuvres nouvelles issues du même livret, toutefois généralement remanié. Pour la saison 1778-1779, Devismes de Valgay, directeur de l’Opéra, proposait une reprise du Thésée de Lully, qu’il songeait probablement à confronter à une version moderne commandée à Gossec. Un article du Mercure de France témoigne que la partition en était prête dès l’été 1778. Las, Devismes  fut remercié peu après, et la création de Gossec ne fut présentée au public que quatre ans plus tard, dans la salle provisoire érigée porte Saint-Martin (puisque celle du Palais-Royal avait brûlé en 1781).

Morel de Chédeville avait remanié le livret de Quinault, resserrant l’action en quatre actes et supprimant l’intrigue secondaire des amours de Cléone et Arcas. A l’inverse, la complexité de la psychologie des personnages y est largement développée, en particulier celle de l’âme torturée de Médée. Au plan musical Gossec prit soin de conserver le grand air du roi « Faites grâce à mon âge » tel que Lully l’avait écrit, se bornant à en renforcer l’orchestration. Pour le reste, Gossec donne libre cours à une inspiration musicale non exempte d’une certaine grandiloquence, avec de riches pages orchestrales qui prennent corps dès l’ouverture, et culminent dans les combats ou la scène des Démons (cette dernière évoquant immanquablement les scènes des Enfers de la tradition baroque française). Les chœurs sont eux aussi prétexte à de riches accompagnements. La pièce fut plutôt bien reçue lors de sa création, d’autant qu’elle fut servie par une distribution de premier plan : Eglé confiée à mademoiselle Saint-Huberty (dont ce fut l’un des premiers grands rôles), Médée à mademoiselle Duplant, tandis que Legros et Larrivée assuraient respectivement les rôles de Thésée et Egée.

A l’acte I, la princesse Eglé, sauvée des combats par Thésée, vient implorer dans son temple la déesse Minerve d’épargner Athènes, assaillie par des armées ennemies qui grondent au loin. Le roi Egée revient victorieux de ce combat, et ordonne de préparer des festivités pour remercier la divinité qui les a protégés. Resté seul avec Eglé, il lui avoue son amour et son intention de s’unir à elle, malgré la promesse qu’il avait faite à Médée de l’épouser. Cette dernière devra se contenter d’épouser son fils, qu’il a fait éduquer loin d’Athènes et qu’il ne connaît pas. Eglé le repousse avec égards mais fermeté, tandis que les sacrifices commencent. Le second acte se déroule autour du palais d’Egée : Médée confie à sa suivante Dorine qu’elle est tourmentée par son amour pour Thésée, mais hésite à lui donner libre cours. Egée vient la remercier de son appui : ce sont ses maléfices, et non les pouvoirs de Minerve, qui ont protégé Athènes des envahisseurs. Dans ce contexte, il hésite à lui annoncer qu’il veut épouser Eglé ; aussi est-il heureux d’apprendre que Médée approuve son projet et qu’elle préfère s’unir à Thésée, vainqueur des ennemis d’Athènes. Le peuple d’Athènes acclame déjà Thésée comme son futur roi ; ignorant qu’il s’agit de son fils Egée veut s’y opposer. Mais Thésée ne cède pas à la foule, et rassure Egée sur ses intentions. Il avoue aussi à Médée que c’est l’amour, et non le pouvoir qui l’a amené à Athènes : Médée s’en réjouit un instant. Sa déception puis sa fureur éclatent lorsqu’elle apprend que l’objet de cet amour est Eglé.

Au troisième acte Eglé attend Thésée mais Médée apparaît, et obtient l’aveu de son amour pour Thésée. Elle lui révèle alors qu’elle est sa rivale, et qu’elle n’hésitera pas à user de ses maléfices les plus terribles. Pour en donner un exemple, elle change alors le palais en un enfer d’où sortent des démons, qui torturent la princesse. Celle-ci maintient que seule la mort pourra mettre fin à son amour pour Thésée. Médée lui présente alors le corps inanimé de Thésée, qu’elle s’apprête à immoler : effrayée, Eglé promet alors de feindre l’indifférence envers son amant, et d’épouser Egée. Médée renvoie les furies et disparaît. Thésée se lamente face à l’indifférence d’Eglé ; touchée par ses plaintes, Eglé lui avoue le serment fait à Médée, Thésée de son côté lui révèle qu’il est le fils du roi. Médée les interrompt tandis qu’ils se jurent amour éternel : elle feint de renoncer à Thésée, mais promet in petto une terrible vengeance. Le quatrième acte se déroule dans un palais créé par les enchantements de Médée. Celle-ci est prête à sacrifier les deux amants pour se venger ; elle révèle à Dorine qu’elle désire que Thésée soit tué par son propre père Egée, qui ignore sa véritable identité. A cet effet, elle lui remet un vase empoisonné, qu’il doit offrir au héros, en lui rappelant qu’il convoite le trône d’Athènes. Mais en remettant la coupe Egée ne peut cacher son trouble à Eglé, qui soupçonne un forfait et révèle au roi et à l’assemblée la véritable identité du héros. Médée s’enfuit alors précipitamment, et des réjouissances commencent pour célébrer le retour de Thésée et son union. La terre tremble, Médée paraît sur son char et s’apprête à détruire le palais. Minerve paraît à son tour, et la chasse à jamais ; les époux peuvent alors célébrer leur union.

La distribution est globalement homogène, et les chanteurs suivent de près les inflexions psychologiques du personnage qu’ils incarnent, mettant en valeur la complexité du livret. Eglé à la voix claire de jeune fille, Virginie Pochon possède un timbre délicat, appuyé sur une projection bien affirmée et une diction irréprochable. On retiendra tout particulièrement sa prestation au troisième acte, avec l’air du début (« Ne verrai-je point paraître ? »), délicieux chant d’amour au timbre velouté, sa franchise émouvante face à Médée (« Nos deux cœurs sont unis par un amour fidèle »), et son touchant duo avec Thésée (« Non, cruelle, il n’est pas possible »). Face à elle, Jennifer Borghi traduit magistralement les hésitations et les déchaînements de Médée. Sa voix au timbre légèrement cuivré convient bien au personnage, passant de l’abandon amoureux (« Doux repos, innocente paix ») à la fureur (« Dépit mortel, transport jaloux », qui conclut avec brio le second acte), de la détermination froide (« Vous m’en avez trop dit ») à l’invocation hystérique (« Sortez, Démons, sortez de la nuit éternelle »), de la duplicité (« Ah quelle affreuse violence ») à la passion déchaînée (« Ah ! faut-il me venger »), habile instigatrice d’un parricide dans son duo avec Egée (« L’espoir de votre amour ») avant sa tonitruante réapparition finale. Mentionnons encore le duo désabusé avec Egée au second acte (« Ne nous piquons point de constance »), d’une alerte détermination. Dorine déterminée face à sa toute-puissante maîtresse, Caroline Weynants campe fermement une confidente de haute volée lors de ses (trop) rares interventions. Pour compléter le tableau des rôles féminins, Katia Velletaz manifeste une bonne présence vocale : Grande Prêtresse au timbre aérien teinté d’une pointe d’acidité, emplie d’une indéniable majesté dans ses invocations à la déesse, et éclatante Minerve au final, dominant sans peine les chœurs les plus généreux.

Les interprètes masculins ne sont pas en reste. Dans le rôle-titre, Frédéric Antoun s’acquitte avec flamme du morceau de bravoure du second acte  (« La gloire m’enflamma »), brillante démonstration de la vaillance de sa voix de ténor aux chauds accents. Au troisième acte, il en tire de beaux accents de désespoir relayés par les cordes (« Si la belle Eglé m’est ravie »). Bref, il est tout à la fois le héros guerrier et l’amant sensible que l’on pouvait attendre du rôle. Dans le rôle d’Egée, Tassis Christoyannis se montre tour à tour attentionné (« Cessez charmante Eglé »), empli d’une noblesse implorante dans son grand air « Faites grâce à mon âge », hésitant devant Médée et finalement déterminé à suivre ses indications (« Vengeons-nous !). Sa  voix de basse traduit avec sensibilité la complexité des sentiments contraires entre lesquels le roi d’Athènes est partagé, n’ayant qu’au final la révélation de sa qualité de père du héros en lequel il voyait un rival. Le Chœur de Chambre de Namur est quant à lui d’une bonne densité, avec des voix bien drues dans les passages guerriers, des accents plus mélodieux dans les passages plus intimistes, soulignant efficacement la progression de l’action et ses rebondissements. Le chœur des Démons (« Que tout gémisse ! Que tout frémisse ! ») est particulièrement saisissant.

De son côté Guy Van Waas, à la tête de l’orchestre Les Agrémens, rend justice à cette orchestration touffue, à la limite de la grandiloquence, en évitant soigneusement tout pathos ou toute sensiblerie déplacés. De l’ouverture foisonnante aux combats et marches guerrières du premier acte, de l’intimisme du début des second et troisième actes à la terrifiante pantomime des démons, des finales flamboyants aux ensembles délicats, l’orchestre se plie avec grâce et intelligence à traduire l’atmosphère de chaque instant. Les trompettes résonnent avec flamme, les percussions rythment implacablement les passages guerriers, tandis que les cordes se font sensibles pour les passages plus intimistes. Au chapitre des plus belles pages musicales de l’enregistrement inscrivons le charmant prélude à l’invocation de la Grande Prêtresse « Cet empire puissant », aux accords feutrés des flûtes, qui constitue probablement un des sommets de la partition.

On ne saurait terminer cette chronique sans évoquer l’agréable présentation de l’enregistrement, sous forme d’un livre accueillant les deux CD à l’intérieur de sa couverture cartonnée, incluant le livret en français (avec traduction en anglais), un synopsis de l’action, un sommaire des plages d’enregistrement, et un article synthétique fort bien documenté de Benoît Dratwicki sur l’auteur, les conditions de la création de l’oeuvre et des éléments d’analyse musicologique de la partition (traduit en anglais et en allemand). De quoi donner envie même aux non-francophones de découvrir cette pièce maîtresse de la production française en cette période charnière de la composition musicale au XVIIIème siècle !

Bruno Maury

Technique : prise de son nette et équilibrée.