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« Gott erhalte Franz den Kaiser »

Muse5
31 décembre, 2012

Joseph HAYDN (1732-1809)

« Humor und Witz » : dernières sonates et variations

haydn_dupouySonate en do majeur, Hob. XVI : 50
Sonate en mi bémol majeur, Hob. XVI : 52
Sonate en ré majeur, Hob. XVI : 51
Variations en fa mineur, Hob. XVII : 6
Variations sur « Gott erhalte Franz den Kaiser », Hob. XVII : Anhang 

Mathieu Dupouy, pianoforte

Hérisson, 2012, 71’00.

 

Il y a des disques qu’on attend avec peu de patience. Après un très bel enregistrement de clavicorde consacré à Carl Philipp Emmanuel Bach (Hérisson), nous avions hâte d’entendre ce que nous réserverait Mathieu Dupouy avec ce Haydn au pianoforte. Une fois de plus, c’est dans un univers poétique très imagé qu’il nous convie.

La production de Haydn est si abondante dans tous les genres qu’il n’est guère forcément aisé de s’y retrouver. Mathieu Dupouy a choisi ici de se concentrer sur la production pour clavier de la période dite londonienne — même si, comme lui-même l’explique dans le livret qui accompagne cet enregistrement, l’Adagio de la Sonate en do majeur a été composé à Vienne entre les deux voyages à Londres du compositeur. Trois sonates et deux séries de variations nous offrent l’image d’un compositeur en pleine possession de ses moyens musicaux, sans vanité, et doté de l’humour fantasque qu’on lui connaît. Le titre donné au disque, quoique noté discrètement sur la pochette, « Humor und Witz », met l’accent sur cet aspect de l’écriture de Haydn. Néanmoins le disque recelé sous la pochette n’est guère réductible à des plaisanteries potaches telles les phrases interrompues par une violente dissonance dans l’Allegro molto final de la Sonate en do majeur. Les Variations en fa mineur, par exemple, avec leur thème ample et doucement mélancolique, regardent résolument vers un certain romantisme sans affectation… viennois, en somme — on pense à Schubert, par exemple.

De ces pièces délicates qui ne tolèrent pas l’excès et de cette variété d’intentions et d’inspirations, Mathieu Dupouy tire un parti admirable. Il fait sonner son pianoforte de Jakob Weimes (vers 1807) avec un art consommé, mettant en valeur la légèreté de l’écriture à certains endroits (en particulier dans les derniers mouvements des sonates en do et en mi bémol), tirant parti de la possibilité de l’instrument de résonner longuement pour lover ses mélodies chantantes dans un écrin sonore qui n’a jamais rien de flou (premier mouvement de la Sonate en mi bémol par exemple), mais aussi de sa légèreté pour faire briller les traits avec une vivacité sans ostentation. À chaque moment, le son semble un atout. Il faut entendre comme Mathieu Dupouy passe avec naturel, dans les Variations en fa mineur par exemple, de la douleur contenue du thème à la tendresse de telle variation en mode majeur, puis à la grandeur éperdue des arpèges…

Dès l’entrée en matière de la Sonate en do majeur, exposition d’un thème gentiment dandinant suivie d’accords lancés comme un trait de plume, Mathieu Dupouy dessine avec finesse points et lignes d’une musique saisissante de délicatesse. Sa lecture met en présence les subtilités de l’écriture et l’expression juste, sans jamais sombrer ni dans la froide objectivité, ni dans un exhibitionnisme de subjectivité déplacée. Sentiment il y a, certes, mais point envolée lyrique — et pourtant, on se laisse porter avec agrément dans un flot musical qui conjugue hédonisme sonore, intellection souriante et émotion lumineuse.

Loïc Chahine

Technique : prise de son claire et équilibrée.