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Gouttes d’eau sur pierre glacée

Muse4
31 décembre, 2008

Sylvestro GANASSI (1492-1557) et alii

« Io amai sempre – Venise 1540″

Madrigaux, Motets, Ricercars, Toccatas et Fantaisies composés entre 1520 et 1550

ganassi_veniserestitués selon les traités de Ganassi par :
Pierre Boragno (flûtes à bec), Marianne Muller (violes), Massimo Moscardo (luth), François Saint-Yves (orgue et clavecin) 

66’04, Zig Zag Territoires, 2008

 

Il y a d’abord la mirifique prise de son. Un son large, évocateur, fenêtre sur la lagune laissant s’engouffrer l’air frais d’un matin blême. Même en étant habitué aux excellentes captations de chez Alpha ou Alia Vox, on reste ébahi et admiratif par le savoir faire de Franck Jaffres et Alban Moraud qui concilie une vision globale naturelle et l’impression de se tenir à quelques mètres des musiciens. C’est la viole langoureuse de Marianne Muller, rêveuse et cursive qui ouvre le bal d’un court Ricercar. Et dans le motet suivant de Willaert, la flûte de Pierre Boragno et l’orgue de François Saint-Yves mêlent si intimement leurs timbres qu’on est troublé par cette fusion et les harmoniques qu’elle produit. Mais nous nous égarons, car le lecteur se demande d’abord peut-être – et à juste titre – qui est ce fameux Ganassi et ce que recèlent ses traités.

De petite extraction, Sylvestro Ganassi dal Fontego obtint en 1516 la charge de piffaro du doge de Venise. D’après Pierre Boragno, le fait qu’il ait tenu la partie de contralto tend à prouver qu’il a été tromboniste. L’homme est célèbre pour ses 3 traités : Opera intitulata Fontegara dédié au Doge pour la flûte et sur la diminution (Venise, 1535), et Regola rubertina pour la viole(Venise, 1542)  et pour la viole et le luth Lettione seconda (Venice, 1543). Certains musicologues, considèrent avec pertinence que la Regola rubertina et la « 2ème Leçon » constituent les deux volumes d’un même traité. A ces ouvrages prestigieux s’ajoute un manuscrit contenant 175 redoutables diminutions (décomposition d’un intervalles en valeurs plus rapides). L’œuvre de Ganassi est inestimable pour les chercheurs et musiciens car ces traités d’interprétation, les premiers de la sorte, livrent une multitude d’information sur les coups d’archet, les doigtés et surtout la pratique de l’improvisation et de l’ornementation, avec notamment les fameux passagi. Ganassi a donc pleinement sa place parmi les grands auteurs de manuels sur l’art de la diminution tels Ortiz, Bassano, Bovicelli ou Rognoni, même s’il ne donne pas d’exemples musicaux contrairement à ses contemporains. Ajoutons qu’à cette époque, la distribution instrumentale n’étant pas fixée, elle demeure à la discrétion du goût des interprètes et que les transpositions étaient courantes. En outre, si les diminutions étaient jouées par l’instrument mélodique, elles devaient se voir adjointe la composition d’origine, soit avec d’autres instruments de la même famille, soit sous forme de tablature pour clavecin, orgue ou luth.

Nous en revenons donc à cette Venise de 1540 après ces détours informatifs quoiqu’indigestes. D’arabesques en arabesques, on y trouve un charme insidieux, profondément nostalgique. La Fantaisie de Da Ripa transpire la solitude sous les arpèges de Massimo Moscardo, et seul le clavecin ailé de François Saint-Yves apporte de temps à autres un zeste de réconfort dans cet univers clos. En dépit de la virtuosité technique requise par toutes ses diminutions, jamais la lecture ne se laisse aller à l’expressivité simple, démonstrative, à la joute pleine d’excitation et d’espièglerie, sauf peut-être dans le « Vecchie letrose » de Willaert. Il y a un côté beau, noble, triste et grave, fervent et solitaire dans ces parfums d’encens fané. On espère vainement que quelques cornets ou sacqueboutes apportent leurs timbres perçants à ces sonorités magnifiques, d’une froideur humide qui fait frissonner. 

Voilà donc un disque ambigu et sombre, bienvenu puisque l’art des diminutions a rarement fait l’objet de tant d’attention depuis le récital plus extraverti de « Musique de chambre virtuose du XVIème siècle » de la Schola Cantorum Basiliensis avec Montserrat Fugueras, Jordi Savall, Christophe Coin ou encore Hopkinson Smith (réédition Deutsche Harmonia Mundi d’un enregistrement ancien de 1980). Exemplaire sur le plan de l’exécution, bénéficiant d’une irréprochable et évocatrice prise de son, « Io amai sempre » manque simplement d’une chose : la chaleur d’un sourire.

Sébastien Holzbauer

Technique : superbe prise de son, ample avec des timbres excellemment rendus.