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Gracieuses mais froides comme un printemps anglais…

Muse5
31 décembre, 2010

Antonio VIVALDI (1678-1741)

XII Suonate à violino, e basso per il cembalo
« Sonates de Manchester »

Liste des morceaux

Sonate I en do majeur RV3
Sonate III en sol mineur RV 757
Sonate VI en la majeur RV 758
Sonate II en re mineur RV 12
Sonate VIII en sol majeur RV 22
Sonate X en si mineur RV 760
Sonate IV en re majeur RV 755
Sonate IX en mi mineur RV 17a
Sonate XI en mi bémol majeur RV 756
Sonate VII en do mineur RV 6
Sonate XII en do majeur RV 754
Sonate V en si bémol majeur RV 759 

Fabio Biondi, violon
Rinaldo Alessandrini, clavecin
Maurizio Nadeo, violoncelle
Paolo Pandolfo, contrebasse
Rolf Lislevand, théorbe

157′, Arcana, enr. 1991 reed. 2010 

… voilà l’impression que laissent, au bout de plus de deux heures d’écoute, ces Douze Sonates dites de Manchester redécouvertes relativement récemment dans les collections de la Bibliothèque Centrale de Manchester. Or, cet ensemble vit le jour en des contrées plus méridionales : créées par le Prêtre Roux à l’attention de l’un des mécènes vénitiens auxquels étaient liés les Vivaldi, le cardinal Pietro Ottoboni, ces sonates voyagèrent de collection en collection pour finalement choir dans la capitale de l’industrie textile britannique. Ecrites pour un mécène, celles-ci ont, de ce fait, un petit air de « sur-mesure ». On devine aisément que Vivaldi a eu là recours à quelque bricolage dont il était coutumier : cinq de ces sonates sont nées d’un remodelage de bon aloi, afin d’être adaptées au goût du jour, au goût du mécène, et « assorties » aux autres morceaux, ceux-là bel et bien créés pour l’occasion.

La particularité de ces Douze Sonates tient à ce que, contrairement à l’ensemble de l’œuvre concertante de Vivaldi, le violon ne joue pas tout seul une mélodie en s’appuyant sur une discrète basse continue. Au contraire, le soliste dialogue avec l’orgue, le clavecin ou le violoncelle qui mènent tour à tour la basse continue, qui est alors libre de faire appel à des motifs et des ressources propres. Chaque sonate suit une construction binaire en quatre mouvements : un prélude devance une suite de trois danses, choisies parmi celles les plus prisées par le public d’alors : courante, gigue, sarabande, gavotte et allemande.

Des danses, donc… a priori un ensemble gai, pétillant et primesautier. Or l’écoute ne laisse pas de troubler l’auditeur et il faut bien avouer que ces Sonates de Manchester sont bien difficiles à aborder, même pour des virtuoses comme Andrew Manze (qui en avait livré une version puissante mais dure chez Harmonia Mundi) ou même Fabio Biondi entouré d’un continuo superlatif.

Voyons plutôt la Sonate IV : après un prélude quelque peu déstabilisant où la mélodie chantée par le violon passe au second plan, derrière une étrange basse continue dominée par de longs et lugubres coups d’archets de violoncelle, vient une courante, danse qui se veut allègre, mais qui là demeure par trop timide. L’andante qui suit, tout en mollesse, grâce et retenue, prépare – heureusement – à une seconde courante, cette fois plus débridée, mais encore dominée par des coups d’archets trop prégnants, qui cependant font écho au prélude.

Même remarque pour la Sonate XII, dont la jolie mélodie du prélude est comme alourdie, plombée par de gros accords plaqués d’orgue, dont le choix, comme meneur de la basse continue, ne semble pas avoir été particulièrement judicieux. Cette difficile entrée en matière est compensée ensuite par une allemande vivace et gaie, primesautière. La tonalité plus mélancolique de la sarabande qui y fait suite s’accorde mieux cette fois avec l’orgue ; orgue qui se fait enfin plus discret dans le dernier mouvement, une courante de nouveau gaie, où le violon s’accorde quelques folies brusques.

Le prélude de la Sonate I est, quant à lui, plus aérien, et introduit une courante vive et relativement dynamique, mais qu’on n’imagine cependant pas être dansée. Vient alors un largo tout emprunt de langueurs aristocratiques, sur lequel on finit par s’endormir d’ennui ; heureusement, le dernier mouvement, une allemande plus alerte, relève un peu la fadeur élégante de l’ensemble.

Une entrée en matière tristounette également pour la Sonate II, heureusement poursuivie par une courante un tantinet plus échevelée puis complétée par une gigue et une gavotte dynamiques : eh non, toutes ces sonates ne suivent pas nécessairement le rythme binaire que Vivaldi fait semblant de fixer comme une règle, pour mieux s’en affranchir ensuite et surprendre ainsi son auditoire !

Mais cette structure binaire est pourtant bien récurrente, témoin la Sonate X où un prélude lent et vaporeux est relevé par une courante virevoltante et soutenue par une basse plus dynamique ; puis repris par un largo presque larmoyant, appelant la gigue qui clôture cette sonate et secoue l’endormissement qui prenait l’auditeur.

Point n’est utile de décrire, sonate après sonate, l’ensemble de cet enregistrement : nous nous contenterons d’en donner une vue globale. Mais que dire… (se demande la Muse en grattant distraitement le casque de bouclettes et de tresses qui pare le sommet de son crâne) ? Eh bien que l’on entend surtout un violon, et point le violoniste tendre ou déchaîné qu’on espérait… En effet, Biondi semble s’effacer devant sa partition et respecter froidement (est-ce possible ?) les indications scéniques du compositeur en dépit d’ornements bien sentis, mais livrés presque doctement. La basse continue luxueuse et précise, mais ne parvenant pas à établir une véritable atmosphère ni sublimer la voix du violiste, un brin sèche manque par trop d’ingéniosité à combler le flou, artistique à dessein, concernant le choix des instruments d’accompagnement et leur rôle de soutien.

Certes, ces Douze Sonates forment un ensemble gracieux et élégant, mais malheureusement un peu terne, peut-être parce que composées pour des salons aristocrates emplis de marquises compassées et de prudes prélats, aux oreilles délicates et facilement effarouchées, à l’âme sentimentale qui se pique de mélancolie. Elles rappellent la dentelle qui orne l’habit des prélats : raffinée, précieuse, fragile, filant entre les doigts, mais d’une joliesse froide, à la vocation tout ornementale, et certainement pas (ô grands dieux !) sensuelle.

Hélène Toulhoat

Technique : captation précise et un brin métallique