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Grandeur et magnificence

Muse4
14 août, 2009

Johann David HEINICHEN (1683-1729)

Missa N°9 en Do Majeur

Jan Dismas ZELENKA (1679-1745)

Te Deum a due cori ZWV 146

 

Heike Hallaschka, Martina Lins-Reuber (Te Deum) : Sopranos
Patrick van Goethem : Alto
Marcus Ullman : Ténor
Jochen Kupfer : Basse 

Dresdner Kammerchor et Dresdner Barockorchester,
Direction Hans-Christophe Rademann 

73’10, Carus, enr. 1998

Extrait : « Benedictus » de la Messe

C’est à la tête de deux grands ensembles baroques saxons que Hans-Christophe Rademann nous propose de découvrir deux chefs-d’œuvre dont les auteurs participèrent grandement à l’édification du rayonnement culturel qu’avait Dresde sous le règne d’Auguste II (1733-1763) et qui reste aujourd’hui encore une référence de grandeur et de magnificence.

Le Te Deum fut probablement écrit  à l’occasion de la naissance de la princesse Maria-Josepha  en 1731 ; œuvre témoignant d’une pieuse foi exaltée par un style très vigoureux et plein de vivacité, il fait montre (comme le fera huit ans après la Missa Votiva) d’une grande expressivité où chaque phrase mélodique se fait le reflet du texte qui est ainsi parfaitement explicité, quand bien même l’on n’entendrait rien au latin. Il s’agit d’ailleurs d’une des caractéristiques essentielles de la musique de Zelenka que nos interprètes mettent ici parfaitement en valeur. La présence de deux chœurs témoigne de l’importance de l’évènement célébré, car le déploiement d’un tel faste est extrêmement rare pour l’époque en Saxe.

C’est d’ailleurs un sentiment de magnificence -  un peu pompeuse – qui se dégage du premier Aria dans lequel l’orchestre s’élance avec un dynamisme jubilatoire. L’insertion de phrases où orgue, basson et hautbois prennent alternativement la parole au milieu de l’exaltation des cors et des timbales renforce l’idée que chacun adhère pleinement à cette louange. C’est également ce dont rend compte  la phrase « Incessabili voce proclamant » (s’écrient sans cesse devant nous) où l’un des chœurs répète inlassablement ces paroles tandis que les sopranos pures du second le soutiennent par la tenue d’un « vo » très lumineux. L’accent est mis sur les termes importants (« Majestatis, gloriae »…) par des répétitions qui traduisent une foi vivante et pleine d’assurance.

L’aria pour alto « Tu, ad liberandum » est introduit par un traverso au son terriblement velouté, puis un second lui fait écho et les deux instruments complices offrent  un dialogue très mélancolique et dépouillé contrastant avec la liesse précédente. Malgré une voix un peu instable – voire chevrotante – et des vocalises trop saccadées, Patrick van Goethem émeut par son timbre juvénile empreint cependant d’une certaine gravité qui correspond parfaitement à cet air d’humbles remerciements. L’orchestre reste très  soudé et, déployant d’amples basses,  joue toujours son rôle de moteur sans pour autant tomber dans un ronronnement ennuyeux.

L’aria « Judex crederis esse venturus » (nous croyons que vous viendrez juger le monde) fait monter des chœurs une nouvelle profession de foi toujours plus fougueuse et confiante en la promesse salvatrice de Dieu, proclamation soulignée par une rythmique très rigoureuse et une articulation particulièrement soignée. Aussi, le contraste entre la déclamation précédente, presque militaire, et la supplication qui suit est saisissant ! Trompettes et timbales s’effacent pour laisser place au timbre perlé, presque liquide du théorbe  avec lequel les chœurs implorent clémence et miséricorde d’un ton terriblement suppliant, touchant de pitié. Les différentes couleurs vocales du Dresdner Kammerchor peuvent alors pleinement s’épanouir sur cet air paisible.

Chose curieuse, le « Salvum fac » est entonné à l’unisson par les voix masculines, comme se faisaient alors les chants grégoriens. Le livret nous rappelle que l’œuvre n’était exécutée que dans le seul cadre liturgique et que la bénédiction sacramentelle correspondait à la déclamation du « Salvum fac », faisant appel à une grande solennité. Il nous permet ici de « faire une pause » au milieu du tumulte musical, si beau soit-il, et de profiter davantage du reste de l’œuvre qui s’achève sur une fugue un peu rapide, mais résumant avec justesse le caractère énergique de ce Te Deum.

La Messe n°9 de Heinichen fut également composée pour célébrer une naissance, celle du Christ, en l’an 1726.  Elle est caractérisée par un ton très solennel qui se trouve renforcé par la majestueuse puissance des cors et des trompettes. Le « Kyrie » présente un air modéré, plein de noblesse, où prime la clarté du son et la luminosité des paroles. On saluera ici le grand soin porté à l’articulation et la cohérence des différentes voix du chœur ainsi que le duo de l’alto et du ténor Marcus Ullman qui clos ce « Kyrie » avec une certaine bonhomie.

Les cors rutilants repartent de plus belle vers un « Gloria » rayonnant qui fait appel à toute leur virtuose habileté. L’on n’est cependant plus dans l’expression exacerbée d’une foi très viscérale comme chez Zelenka, et bien qu’allegro, le tempo de ce Gloria reste sans excès, gardant une certaine hauteur avec la passion des sentiments humains.

La soprano Heike Hallaschka nous offre dans le « Domine Deus » une lecture un peu chargée par une articulation exagérée et une voix mal projetée.  La prise de son est ici assez mal équilibrée et rend davantage compte du continuo, où le basson se fait timidement entendre.

Un curieux Concertino pour traverso précède le Credo permettant ainsi à la flûte douce mais espiègle « d’aérer »  la Messe par un vol acrobatique et charmant. Il était courant au XVIIIe siècle de remplacer par des œuvres instrumentales certaines parties de la célébration mais ce petit concerto est particulièrement remarquable car composé par Heinichen lui-même et non par un de ses contemporains comme il était habituel de faire à l’époque.

Jochen Kupfer entonne le « Crucifixus » avec une grave profondeur. Le phrasé est ample et bien mené, mais la basse garde un son « poussiéreux »  - bien que de circonstance – manquant de générosité.

Cette Messe n°9 s’achève enfin sur « l’Agnus Dei » introduit par un duo de hautbois très émouvant. Le ton est là encore très solennel et paisible, peut-être un peu trop sage, instaurant une certaine distance avec l’assemblée, contrairement à l’œuvre de Zelenka où chacun était pleinement invité à s’exprimer et adhérer à la louange commune.

Ce disque nous aura bel et bien montré la splendeur que devait avoir la cour de Saxe dans les années 1730 et le riche foisonnement musical qu’elle voyait naître. La qualité vocale du chœur est vraiment remarquable de par la clarté des timbres et la justesse des voix. L’accent  juvénile et plein de fraicheur de l’alto Patrick van Goethem résonnera encore longtemps à nos oreilles…

Isaure d’Audeville

Technique : bonne prise de son dans l’ensemble mais curieusement inégale d’un morceau à l’autre.