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Maubeuge, terreau de musiciens (suite)

Muse5
31 décembre, 2012

Deux violonistes dans la tourmente révolutionnaire

Sonates en trio et « avec tout l’orchestre »

gossec_guenin_hemiolaMarie-Alexandre GUÉNIN (1744-1835)
Opus I : Trios n°4 et n°6 (1768)

François-Joseph GOSSEC (1734-1829)
Opus IX : Sonate en trio en mi bémol Majeur n°1, Sonate en trio en fa Majeur n°3 (1766)

Ensemble Hemiolia :
Bérengère Maillard, Patrizio Germone, Alfia Bakieva, Emmanuel Resche (violons et alto), Claire Lamquet (violoncelle), François Nicolet (flûte), Jon Olaberria (hautbois), Niels Coppalle (basson), Elodie Seyranian (clavecin)

50’15, Label Eurydice, 2012.

Durant la première moitié du XVIIIe siècle, cette ville de notre actuel Nord-Pas-de-Calais apparaissait comme un pôle majeur de l’enseignement musical du nord de la France. Le célèbre compositeur Joseph Gossec (1734-1829), codirecteur du fameux Concert Spirituel en 1773, s’y rendit  en effet pour étudier le violon. Marie-Alexandre Guénin, contemporain et ami de ce-dernier, n’eut pas à se donner la peine du déplacement puisque Maubeuge est sa ville natale. De même qu’elle est celle de la violoncelliste Claire Lamquet qui a choisi de consacrer le premier enregistrement de son ensemble à celui qui partage ses origines. Laissons à Claude Role le soin de nous renseigner, dans le livret du disque, sur la vie de ce musicien sorti des oubliettes de l’Histoire, et précisons simplement qu’il jouit à son époque d’une grande renommée, en tant que violoniste et compositeur. De son œuvre – purement instrumentale –  il nous reste plusieurs duos et trios pour violons et violoncelles, des concertos et des symphonies, formant un total de vint-cinq opus.

Comme l’avait annoncé Claire Lamquet lors de notre entretien, voici que l’Ensemble Hemiolia publie son second enregistrement, chez le jeune label Eurydice. S’étant donné pour tâche de faire revivre les œuvres des compositeurs du Nord de la France, l’ensemble a cette fois-ci élargi ses rangs, pour du trio originel se constituer orchestre. Si ses premiers pas assurés avaient déjà été marqués de propositions musicales convaincantes, ce nouveau disque vient confirmer l’engagement des jeunes musiciens et de leur sensibilité.

Deux compositeurs se partagent le programme, du reste un peu court. Le Maubeugeois Alexandre Guénin, découvert lors du précédent disque, et François-Joseph Gossec, « musicien officiel de la Révolution », et fondateur de ce qui deviendra le Conservatoire de Paris. Une attention toute particulière est portée à la nature des œuvres choisies et à leur appellation ; « sonate en trio » et « écriture en trio » sont ainsi mises en regard, avec leurs différences de structures propres. Les années 1750-1760 constituent en effet une période charnière dans l’évolution des formes musicales, celle de l’écriture, et la recherche de sonorités nouvelles. Laboratoire qui  permettra à la symphonie de prendre son essor par la suite. A côté des explications un peu abstruses de Jean-Philippe Navarre, les œuvres de Guénin et de Gossec se révèlent, par-delà leur caractère simple et léger, riches de multiples éléments stylistiques ; petits clins d’œil à l’histoire qui se revêtent un voile de nouveauté.

Le Trio n°4 initial donne le ton : l’escale dans la France musicale des années 1766-1768 sera rayonnante et badine, gracieuse et insouciante. Le balancement ternaire de cet « Allegretto », ponctué de l’espièglerie des bois, nous arrache aux soucis et préoccupations de l’instant, pour nous immerger dans la légèreté de l’esprit des Lumières. La douce tristesse de l’Andante se teinte rapidement de tendresse, soulignée par la délicatesse des timbres et du phrasé. Car c’est bien là la vertu principale de l’ensemble Hemiolia : une pâte sonore dense sans être pensante, pleine et aérée, vivante en somme. Avec un effectif orchestral a minima, les jeunes artistes ont su trouver un son d’ensemble personnel et très équilibré.

Aux Trios jubilatoires de Guénin répondent deux Sonates en trio de Gossec, au ton plus cordial. Les nombreuses reprises suscitent, malgré la fraicheur musicale, un certain sentiment de lassitude chez l’auditeur. Néanmoins, la connivence des jeux de Bérengère Maillard et Patrizio Germone fait de la Sonate en fa Majeur un plaisant moment de dialogue et d’écoute mutuelle. Les deux violonistes entremêlent leurs voix avec plaisir, comme deux oiseaux jouant dans les airs, volant un instant côte à côte, puis badinant en tourbillons l’instant d’après. A ce jeu charmant s’ajoutent discrètement le chant de Claire Lamquet et la réalisation simple mais habile d’Elodie Seyranian. Une attention plus grande encore, portée aux surprises de l’écriture musicale (notamment dans le « Tempo di Minuetto » qui recèle une belle cadence rompue, trop vite survolée), auraient sans doute permis de rompre le ronron qui s’installe doucement lorsqu’une musique est « facile » et flatteuse pour l’oreille.

Il serait intéressant à présent de s’aventurer à la suite de compositeurs non violonistes, d’entreprendre la découverte d’œuvres pour instruments à vent, notamment pour le basson ou le chalumeau. Les bois ont ici apporté de belles couleurs ; feutrée pour le basson, douce et gracile pour la flûte, plus timide pour le hautbois. De grands pas ont été accomplis depuis le premier enregistrement. Présenté dans une pochette très soignée, ce nouveau programme est à la fois trop court, et un peu longuet dans ses répétitions. Mais la littérature de cette fin de siècle reste très agréable par sa simplicité même, et nous attendons avec impatience de goûter aux fruits des prochaines recherches de l’ensemble Hemiolia.

Isaure d’Audeville

Technique : prise de son homogène, très agréable, qui valorise le répertoire et les sonorités instrumentales.