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Désenchantement enchanteur (Haendel, Alcina, Les Talens Lyriques – La Monnaie, Bruxelles, 07/02/2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
26 février, 2015

Haendel, Alcina

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset
Théâtre de la Monnaie, 7 février 2015

 

Alcina, les talens lyriques

Sandrine Piau, Maité Beaumont © Bernd Ulhig

 


Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
Alcina 

HWV 34 (1735)
Drame musical en trois actes, livret anonyme d’après un texte d’Antonio Marchi (remanié par Antonio Fanzaglia), inspiré de l’Orlando Furioso d’Arioste.

Sandrine Piau (Alcina), Maïté Beaumont (Ruggiero), Angélique Noldus (Bradamante),  Sabina Puertolas (Morgane), Chloé Briot (Oberto), Daniel Behle (Oronte), Giovanni Furlanetto (Melisso), Edouard Higuet (Astolfo-rôle muet)

Mise en scène : Pierre Audi
Reprise de la mise en scène : Maria Lamont
Décors et costumes : Patrick Kinmonth
Eclairages : Matthew Richardson

Choeur de chambre de l’IMEP
Chef des choeurs : Benoît Giaux

Orchestre Les Talens Lyriques
 :

Violons I : Gilone Gaubert-Jacques, Jivka Kaltcheva, Karine Crocquenoy, Josépha Jégard, Jean-Marc Haddad
Violons II : Charlotte Grattard, Giorgia Simbula, Virginie Descharmes, Myriam Mahnane, Michiyo Kondo
Altos : Laurent Gaspar, Mika Akiha, Delphine Grimbert
Violoncelle : Emmanuel Jacques, Jérôme Huille, Julien Barre
Contrebasse : Ludek Brany
Flûtes à bec : Stefanie Troffaes, Laura Duthuillé
Flûtes traversières : Georgia Browne, Stefanie Troffaes
Hautbois : Vincent Blanchard, Laura Duthuillé
Clarinettes : Vincenzo Casale, Jean-Philippe Poncin
Basson : Eyal Streett
Cor : Lionel Renoux, Yannick Maillet, Pierre-Antoine Tremblay
Continuo
Violoncelle : Emmanuel Jacques
Luth :  Monica Pustilnik
Clavecin : Stéphane Forget
Clavecin et direction : Christophe Rousset

Représentation du 7 février 2015 au théâtre de la Monnaie à Bruxelles

Alcina la magicienne perd ses pouvoirs en devenant follement amoureuse de Ruggiero. Ce dernier la trahira lorsque Melisso, sous les traits de son ancien mentor Atalante, l’aura ramené à la réalité. Au final, l’île enchantée disparaît, et la magicienne s’enfuit devant le triomphe de l’amour conjugal… On pourrait résumer en ces quelques mots l’intrigue d’Alcina, un des chefs d’oeuvre du Caro Sassone. Heureusement, entre la foisonnante ouverture et l’ambivalent final, les arias abondent, plus enchanteurs les uns que les autres, et ce n’est pas un hasard si Alcina renferme des passages parmi les plus connus de Haendel.

Dans sa mise en scène pour le théâtre de Drottningholm en 2003, Pierre Audi avait choisi de souligner le drame vécu par la magicienne. La Monnaie ayant reconstitué la scène de Drottningholm et ses décors, Maria Lamont l’a adaptée à ce nouveau cadre. Les décors, peu nombreux, s’avèrent en définitive fort efficaces pour suggérer les atmosphères : les bosquets de verdure qui encadrent une grotte à l’acte I, des nuages qui tombent des cintres pour conclure le « Sta nell’incarna » de Ruggiero à l’acte III pour disparaître après le « Mi resta le lagrime » d’Alcina, un jeu avec le fauteuil pour le final, sur fond d’envers de décors… Les costumes de Patrick Kinmonth, qui alternent entre un baroque affirmé et des formes amples plus modernes renforcent le caractère intemporel du message. Et si la mise en scène joue l’austérité pour le décor, la gestuelle est très expressive et particulièrement directe (les attouchements de Margana sur Ricciardo/ Bradamante à la fin du premier acte, qui baigne dans un érotisme généralisé…). La seule limite de ce parti est que les déplacements créent d’importuns écarts de volume durant les airs, notamment quand les chanteurs se tournent vers le fond de la scène puis font à nouveau volte-face.

Les Talens lyriques, Alcina

© Bernd Ulhig

Cette légère réserve posée, nous n’avons pas boudé notre plaisir ce soir-là à la Monnaie. Le maestro Christophe Rousset a démontré une fois de plus qu’il dirige à la perfection ses Talens Lyriques : sonorités moëlleuses, attaques incisives, ensembles foisonnants mais toujours avec des parties bien audibles. La dynamique sonore est irréprochable, même si on aimerait quelquefois ressentir la marque d’une inspiration plus débridée. Toujours attentif à la nuance et aux atmosphères, l’accompagnement est d’une précision redoutable dans les arias ; il offre un écrin de choix aux voix qui peuvent alors donner leur plein éclat sur cette pâte orchestrale richement nourrie. 

Tant au plan vocal que dramatique, Sandrine Piau s’impose incontestablement dans cette distribution. Elle compose une Alcina tour à tour aimante, réellement éprise (avec de beaux reflets moirés dans le « Di’, cor mio », et un panache plein de dignité dans le « Si, son quella »), emplie de désespoir au final du second acte lorsqu’elle comprend qu’elle perd tout à la fois ses pouvoirs et son bien-aimé : les « ombre pallide » qui l’entourent lui retirent alors symboliquement son fauteuil/trône. Le récitatif « Ah ! Ruggiero crudel » est d’un désespoir poignant. Sa déchéance est encore plus nette au troisième acte, où dans une dernière et dérisoire tentative de séduction elle défait sa jarretière pour tenter de reconquérir Ruggiero (« Ma quando tornerai »), avant l’émouvante lamentation « Mi restano le lagrime », dont le legato dépouillé à l’extrême contraste avec de sublimes aigus. Mentionnons encore le « Ah, mio cor ! Schermito sei ! » du second acte, saisissant numéro d’actrice qui culmine dans d’étourdissants aigus, qui demeurent très naturels. La composition de Sandrine Piau dans ce rôle fera assurément date.

Face à elle, le Ruggiero de la jeune mezzo espagnole Maïté Beaumont s’impose avec conviction. Son timbre mat, relevé d’une pointe d’acidité, s’avère tout à fait crédible dans ce rôle masculin. Les franches attaques de « La boca vaga » sont impeccablement appuyées par l’orchestre, la volupté émaille joliment « Mi lusinga il dolce afetto », le « Mio bel tesoro » est enchanteur, et le « Verdi prati » se révèle un vrai moment de grâce, à peine soutenu par l’orchestre. Il est seulement dommage que des déplacements inappropriés (au plan sonore) ne viennent troubler le « Sta nell’ircana » et sa belle cascade d’ornements au troisième acte. La Bradamante d’Angélique Noldus affiche elle aussi un timbre plutôt mat, qui la sert dans son travestissement (« E gelosia », conduit avec force par l’orchestre) ; son « Vorrei vendicar » est toutefois un peu couvert par les instruments. Nous avons particulièrement aimé la Morgana de Sabina Puertolas : la soprano espagnole au timbre couleur de miel développe sans peine des ornements aériens (« O s’apre il riso ») ; son « Credete al mio dolor », accompagné par Rousset himself au clavecin a été à juste titre fort applaudi. Tour à tour séductrice enjouée (« Tornami a vaghegiar ») puis amante repentie, elle anime le rôle avec beaucoup d’expressivité. On attend évidemment Oberto sur ses deux airs les plus connus (« Chi m’insegna il caro padre » et surtout le fameux « Barbara, io ben lo so »). Chloé Briot nous y régale de son juvénile timbre cristallin aux éclats perlés ; et les ornements du second font la part belle à sa capacité d’abattage.

Du côté des chanteurs, le médium charnu et souple de Daniel Behle fait merveille dans le rôle d’Oronte. Le « Semplicetto ! A donna credi ? » est empli de sagesse et d’autorité, avec des aigus très naturels au final. Sa prestation culmine dans un magnifique « Un momento di contento » empli d’émotion et souligné de voluptueux ornements. Le Mélisso de Giovanni Furlanetto possède des graves épais qui réjouissent l’oreille, même si son « Pensa a chi geme » a été chanté un peu trop en fond de scène pour leur rendre pleinement justice. Enfin soulignons la qualité du Choeur de Chambre de l’IMEP, aux parties équilibrées et à la diction bien claire.

Une soirée évocatrice, baignée dans un lyrisme doux amer, où la magie d’Alcina et du Caro Sassone fonctionne toujours aussi bien, avec la magnétique présence de Sandrine Piau et Maïté Baumont.

Bruno MAURY