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Des concerti dégrossis

Museor
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

12 Concerti grossi opus 6

 

Il Giardino Armonico
Direction Giovanni Antonini

64′ + 59’29 + 45′, 3 Cds, Decca, coll. l’Oiseau-Lyre, 2009

Extrait de « Andante allegro » du Concerto n°8

 Il Giardino Armonico a décidé de frapper un grand coup, et de fracasser avec témérité la porte de l’année du 250ème anniversaire de la mort de Haendel avec cet enregistrement iconoclaste et ravageur. Sans exagération, l’on peut dire que la phalange italienne provoque avec ce bus bleu turquoise un second choc sismique pour nos habitudes d’écoute après les désormais mythiques et si controversées Quatre Saisons parues voilà plus de 10 ans chez Teldec. Pourquoi tant de haine, d’énergie, de fougueuse poésie et d’excès cyclothymiques ? Certains y ont vu de la provocation pure et simple, une manière d’attirer l’attention, de l’esbroufe inutile. D’autres se sont laissés emportés par ce lyrisme exacerbé, ces contrastes à couper à la hache, ce bond en avant assuré et fantasque. Damn it, heavens, good Lord and by Jove ! Voici que ces diables d’Italiens remettent le couvert chez Haendel et transforment la paisible Tamise en mer agitée…

Dès le premier mouvement du premier concerto, rien ne va plus et les jeux sont faits. Hogwood ou Pinnock et leur vision équilibrée, sereine, un brin pompeuse de Haendel sont jetés aux lions. Sous la baguette de Giovanni Antonini, les attaques tranchantes de l’orchestre laissent à peine quelques échappées au premier violon, comme écrasé par le poids du destin dans une lecture d’une urgence dramatique appuyée, presque oppressante, grâce à un jeu entre soli et tutti et des retards bien calculés. Et soudain, le bout du tunnel surgit dans un Allegro dansant, rythmiquement très marqué, où quelques arpèges d’archiluth apportent de temps à autre le répit d’un sourire, avant d’être happés dans la lutte sans merci que se livrent les solistes contre l’orchestre. Continuons d’avancer dans ce concerto n°1 que nous semblons redécouvrir drapé d’une étonnante noirceur. Sous nos pas surgit le 3ème mouvement, un Adagio reposant, étiré, où l’épaisse sève d’Il Giardino Armonico cède la place à la douceur sensuelle d’une mélodie caressée au violon, élégamment ornementée, surnageant au dessus d’un orchestre qui se fait plus discret pour mieux affirmer sa puissance altière lors de ses interventions avec des basses fortement mises en avant. Enfin un autre Allegro avec des passages en imitation qui respire la joie de vivre, de dialoguer… et puis un dernier mouvement bouillonnant, fleuri. Voilà pour le Concerto n°1.

Concerto n°2. Changement radical d’acte et donc de décor. Nous voici entre les Concerti grossi de Corelli, Muffat et l’Estro Armonico. Primauté narcissique de la mélodie, brossée d’un geste sûr à coup de lavis d’azur, attaques plus légères compensées par une sorte de démarche chaloupée de l’orchestre. Et vient l’Allegro où le premier et le second violon rivalisent entre eux avant d’être rattrapés par un orchestre d’une précision de dentelière d’où émerge un basson. L’auditeur est emporté dans ces effluves multicolores, ne sait plus où donner de l’oreille devant l’opulence chatoyante du matériau. On a envie de ralentir le tempo, de débroussailler les parties, de comprendre les textures. Il est déjà trop tard, Giovanni Antonini a déjà tourné la page pour un Largo hitchcockien qui débouche sur un Allegro carré. 

Nous n’allons pas autopsier les 12 concertos un par un, dans lesquels on retrouve à chaque fois la manière directe, franche, en apparence brutale d’Il Giardino Armonico qui rappelle à Haendel ses souvenirs de jeunesse et la lumière dorée de son voyage en Italie (1706-1710). Citons encore pour le plaisir la Polonaise du 3ème Concerto, rustique à souhait, l’effleurement perlé du Larghetto affetuoso du 4ème, l’Andante allegro tranchant du n°8, l’Allegro si célèbre du n°9, une narcissique et charmante improvisation de clavecin que nous ne retrouvons plus… Sous la rhétorique cuirassée d’Il Giardino Armonico, à l’ombre de cette intensité vigoureuse assénée jusqu’à l’épuisement, Giovanni Antonini cache un jeu complexe de combinaison des timbres, de lumière et d’ombre (le fameux « chiaroscuro » qui lui est cher), de plein et de vide, de mélodie et de silence. L’équilibre est précaire, instable, sans cesse mouvant, toujours frénétiquement porté dans sa marche en avant vers un futur dangereusement incertain qui exhale le parfum de l’inconnu et de l’aventure.

Après cette expérience rafraîchissante et extrême – qui ne laissera personne indifférent ou indemne – l’intégrale d’Harnoncourt paraît bien pesante (Teldec), celle de Manze virtuose mais sèche (Harmonia Mundi). Une autre version dirigée par Martin Gester vient de paraître au même moment, tout aussi « italienne » mais nimbée d’une brise légère et optimiste (Bis). Mais pour ceux qui, comme nous, aurons été conquis jusqu’à écouter les 3 disques d’affilée plusieurs fois pendant le dernier week-end, nous tenons là une lecture éminemment personnelle, assumant pleinement ses choix jusqu’au-boutistes, d’une beauté sulfureuse, et qu’on n’ose qualifier de référence tant elle réinvente ces 12 concerti composés en à peine plus d’un mois en octobre 1739…

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation très précise, assez neutre, qui aurait pu être plus chaleureuse.

Georg-Frederic Haendel, Concerti Grossi n°1, 6, 7 et 12 op. 6 ; Francesco Geminiani, Concerto Grosso n° 12 op. 5  « La Follia », Il Giardino Armonico, dir. Giovanni Antonini (Théâtre des Champs Elysées, Paris – 12 janvier 2009)
« Je pense la musique à travers des images, très souvent des images abstraites… » : entretien avec Giovanni Antonini, directeur musical d’Il Giardino Armonico à propos de l’enregistrement des Concerti grossi opus 6 de Haendel

  1. One Response to “Des concerti dégrossis”

  2. […] sortie du nouvel enregistrement des Concerti Grossi opus 6 de Haendel par Il Giardino Armonico (lire notre critique). Un ascenseur, une salle de réunion, et nous voici soudain devant Giovanni Antonini. Détendu et […]