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Il Germanico

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2011

Attribué à Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Il Germanico (Florence – 1706)

 

Germanico – Sara Mingardo – Alto
Agrippina – Maria-Grazia Schiavo – Soprano
Antonia – Laura Cherici – Soprano
Lucio – Franco Faggioli – Contre-ténor
Celio – Magnus Staveland – Ténor
Cesare – Sergio Foresti – Basse

Choeur et Ensemble Il Rossignolo
dir. Ottaviano Tenerani.

2 CDs, 90min, Deutsche Harmonia Mundi, 2011. 

« Peu de temps après, il expire, laissant dans un deuil universel la province et les nations environnantes. Les peuples et les rois étrangers le pleurèrent : tant il s’était montré affable aux alliés, clément pour les ennemis ; homme dont l’aspect et le langage inspirait la vénération, et qui savait même conserver la dignité et la grandeur de son haut rang et fuir l’impopularité et l’orgueil. » (Tacite, Annales, Livre II, chap. 72 -75, trad. H. Bornecque)*

Sorti des hiératiques manuscrits des Annales, l’éloge funèbre de Germanicus, comme bien des rejetons de sa race périt en termes sublimes dans les sables de l’Histoire aux limbes de la légende. Germanicus, victime comme il est de ses propres statues, ne retrouve son humanité que dans les arts. Si bien les grandes toiles d’Histoire, académiques et immobiles lui rendent son honneur et sa vertu passées, c’est encore une fois l’alliance parfaite du théâtre et de la musique qui le rendent à nous, dans une vivacité criante, métamorphosé en amant et en héros, mais échappant ainsi à la grisaille des ruines antiques.

 C’est dans la première décennie du XXIème siècle, en 2007, alors que tout semblait déjà conclu entre l’Histoire et la fable, entre les découvertes et les trouvailles, que la figure statuaire de Germanicus revient par la scène. Si tout semblait avoir été entendu de Haendel, sauf Florindo & Dafne, deux de ses premiers opéras hambourgeois qui restent introuvables, c’est un manuscrit de copiste anonyme dans le conservatoire Cherubini de Florence qu’apparaît une Festa Teatrale sur Germanicus à l’attribution haendélienne manuscrite en incipit. Mais l’attribution du protonotaire est-elle la seule preuve de la véritable main qui a composé ce Germanico aux trompettes martiales et aux accents certes arcadiens mais loin d’avoir la base harmonique que le sublime Saxon portait depuis Halle et Hambourg dans les vertes contrées de la Toscane ?

Le manuscrit d’Il Germanico avec la mention manuscrite « Del Signor Hendl »
© Conservatoire L. Cherubini de Florence

 

Ottavio Tenerani est le débusqueur de cette partition, qui semble d’une nouveauté brillante et pleine de maîtrise de cette Italie du XVIIIème siècle naissant, qui, encore empreinte de la lumière de Simon Vouet ou Nicolas Poussin, se colorait petit à petit de la manne dorée et chaude d’un Panini. Si l’esprit d’Alessandro Scarlatti, de Giovanni Battista Bononcini et même d’Antonio Caldara ne sont pas très loin de cette partition, il faut admettre que le mystère reste entier, la composition de certains airs semble très proche du Rodrigo, du Trionfo del Tempo. Et si la création de Rodrigo au célèbre Teatro del Cocomero en 1706 suscita des comparaisons avec le style d’Alessandro Scarlatti, il est fort probable que le génie protéiforme et synthétique du jeune Haendel (21 ans) ait imbibé les parures des airs et du style à la mode. Nonobstant cela, il ne sied guère ici de débattre sur les “plagiats” du compositeur Saxon. Le véritable goût et la culture musicale de Haendel lui ont permit de sublimer certains airs ou idées d’autres compositeurs, ce n’est plus une affaire de plagiat, mais l’adaptation de génie d’une idée musicale simple ou médiocre.

L’idée d’enregistrer ce petit trésor est une excellente initiative et nous saluons ici l’engagement scientifique d’Ottaviano Tenerani et de son équipe du Rossignolo. La partition regorge d’airs et d’ensembles d’une véritable beauté et même d’une curieuse reprise d’un air de Camilla, regina dei Volschi de Bononcini dans l’air “Chi tanto t’adora”. Encore une mise raflée par Haendel à Bononcini, la deuxième sera à Londres avec les premiers accords de l’”Ombra mai fu”.

Il Rossignolo © Il Rossignolo

 

Artistiquement la grandeur y est digne de la figure de Germanicus. D’emblée Ottaviano Tenerani est attentif aux nuances et donne à son orchestre Il Rossignolo la clarté et l’émotion évocatrice des partitions du début XVIIIème siècle. Faut-il ajouter la précision et la justesse des cuivres et l’accompagnement efficace et splendide des solistes? Il Rossignolo et Ottaviano Tenerani font une entrée fracassante et couronnée de succès dans les enregistrements d’intégrales lyriques et nous souhaitons vivement de les réentendre bientôt dans une autre partition, d’Alessandro Scarlatti, Giovanni Porta, Giovanni Battista Sammartini ou Antonio Caldara.

Côté solistes c’est le firmament baroque : Sara Mingardo, contralto velouté et charnu incarne à la perfection le viril Germanico. Dans le rôle d’Agrippina, c’est le soprano précis et envoûtant de Maria-Grazia Schiavo qui nous offre des grands moments de délicatesse, virtuosité et de dramatisme. Laura ChericiMagnus Staveland et Sergio Foresti servent honorablement la partition. Mais une des plus belles surprises du baroque et une voix qui s’est surpassée dans la Berenice de Haendel, c’est celle du contre-ténor argentin Franco Fagioli, dont on ne vantera pas assez la puissance dramatique, le timbre doré et le mélisme splendide, sa voix possède les qualités uniques pour ce genre de partition.

La découverte de ce Germanico démontre bien que les archives, bibliothèques et collections particulières regorgent de trésors. Et quelque part, dans notre planète mondialisée, rythmée prestissimo, si on s’arrête un peu, entre les poussières centenaires et les vieux parchemins, surgit la voix du génie, comme les antiques Annales, qui continuent de clamer les renommées marmoréennes des héros des siècles endormis.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : prise de son claire et précise.

* Nous remercions Emmanuel Mathieu pour l’extrait des Annales de Tacite.

Lien vers le « Micro-site » officiel du disque