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Tamerlan à la cour du roi Guillaume (Haendel, Tamerlano – Cencic, Xabata, Pomo d’Oro – Naïve)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
13 mai, 2014

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Tamerlano (1724)


Opéra en trois actes sur un livret de Niccolo Francesco Haym d’après Agostino Piovene. Version de 1731.



Distribution

Xavier Sabata (Tamerlano), Max-Emanuel Cencic (Andronico), John Mark Ainsley (Bajazet), Karina Gauvin (Asteria), Ruxandra Donose (Irene), Pavel Kudinov (Leone)


Orchestre Il Pomo d’Oro :


Violons : Boris Begelman, Naomi Burell, Esther Crazzolara, Giulio d’Alessio, Christian Handschke, Fanny Tschanz, Chiara Zanisi

Violes : Stefano Marcocchi, Enrico Parizzi

Violoncelle : Lea-Rahel Bader, Ludovico Minasi


Contrebasse : Davide Nava
Traverso : Marco Brolli, Massimo Crivelletto

Hautbois : Aviad Gershoni, Pedro Castro

Clarinettes : Danilo Zauli, Stefano Furini

Basson : Anna Flumiani

Clavecin : Maxime Emelyanychev

Théorbe, archiluth et guitare : Simone Vallerotonda


Haendel-handel-_TAMERLANO_Naive-Ainsley-gauvin-cencicDirection : Riccardo Minasi



3 CDs, 195′, Naïve, 2014. Enregistré en avril 2013 à la Villa San Fermo, couvent de Pavoniani, Lonigo (Vicenza).

La rivalité des deux conquérants Tamerlan et Bajazet avait inspiré les auteurs de théâtre européens dès le XVIIème siècle. Après le Bajazet de Racine (1672, centré sur un personnage portant ce nom, mais dans une aventure « contemporaine » sans Tamerlan), l’auteur dramatique français Jacques Pradon écrivit en 1675 un Tamerlan ou la Mort de Bajazet. Agostino Piovene reprit les principaux éléments de l’intrigue pour composer un livret d’opéra mis en musique en 1711 par Gasparini pour le théâtre San Cassiano de Venise, suivi de deux autres versions du même Gasprini en 1719 et 1723 sur des livrets remaniés. De son côté Nicolas Haym retravailla le livret de Piovene pour Haendel, en raccourcissant les récitatifs et en ajoutant de nombreux airs afin de satisfaire le public anglais. Celui-ci connaissait d’ailleurs assez bien l’histoire de Tamerlan et Bajazet, grâce à la pièce de Nicholas Rowe, Tamerlane, créée en 1701 : depuis 1716 elle était jouée chaque début novembre afin de commémorer l’anniversaire de l’arrivée en Angleterre de Guillaume III, qui déboucha sur la déposition de Jacques II. La création de Tamerlano le 31 ocotobre 1724 au King’s Théâtre de Haymarket s’inscrivait donc dans cette tradition historique, qu’elle bouscula un peu au passage. En effet dans la pièce de Rowe Tamerlan était censé refléter la vertu de Guillaume III, et Bajazet le vice attribué à Louis XIV… Dans l’opéra au contraire la noblesse résignée de Bajazet apparaît largement supérieure à la clémence finale qui conclut les revirements quelques peu désordonnés de Tamerlan.

L’intrigue complexe est pleine de rebondissements. Asteria, fille du sultan Bajazet, aime le prince Andronico. Mais celui-ci s’est battu aux côtés de Tamerlan à la bataille d’Ankara, où Bajazet a été défait et capturé. Au début de l’opéra Andronico vient annoncer à Bajazet que Tamerlan souhaite le libérer mais le sultan défait refuse toute clémence de son ennemi. Tamerlan offre à Andronico le trône de Byzance, et lui avoue qu’il est tombé amoureux d’Asteria, ignorant la passion qui l’unit à Andronico. Il projette de renoncer à sa fiancée Irene, pour la marier à Andronico si celui-ci l’aide à conquérir le coeur d’Asteria ! Tamerlan informe Asteria qu’il épargnera la vie de son père si elle consent à l’épouser, qu’Andronico convaincra Bajazet d’accepter et qu’il est prêt de son côté à épouser Irene. Asteria s’emporte face à cette supposée trahison d’Andronico, tandis que Bajazet s’oppose à la demande que lui transmet Andronico. Irene arrive accompagnée de son confident Leone pour rencontrer Tamerlan qui ne la reçoit pas ; Andronico lui conseille alors de rester incognito et de se faire passer pour une messagère afin d’être admise devant Tamerlan, puis se lamente sur son sort.

Au début de l’acte II Tamerlan apprend à Andronico qu’Asteria a accepté de l’épouser. Les deux amants se disputent alors, et Andronico va rechercher l’aide de Bajazet. Irene reproche à Asteria d’avoir usurpé sa place auprès de Tamerlan ; ce dernier déclare à la « messagère » qu’il ne reprendra Irene que si Asteria se montre indigne de lui. Dans la salle du trône Tamerlan reçoit les captifs : il ordonne à Asteria de venir le rejoindre sur le trône mais Bajazet se jette à terre pour l’en empêcher. Asteria s’annonce prête à rejoindre Tamerlan si le chemin du trône est dégagé. Bajazet renie sa fille, et lui demande de renouveller son serment de se venger de Tamerlan : Asteria lui montre alors le poignard qu’elle cache afin de tuer le conquérant. Tamerlan les renvoie tous deux en prison et leur promet la mort. A l’acte III Bajazet a préparé le poison qu’il projette d’utiliser s’il ne parvient pas à s’échapper. Tamerlan veut laisser uen dernière chance aux captifs : il demande à Andronico de renouveler sa proposition à Asteria. Andronico lui révèle alors qu’il est l’amant d’Asteria ; cette dernière survient et exprime sa haine de Tamerlan. De fureur celui-ci la promet à son esclave le plus cruel, et son père sera décapité, mais auparavant dans une dernière humiliation les deux captifs devront servir son dîner. Leone conseille à Irene de saisir l’occasion pour reconquérir Tamerlan. Asteria fait semblant de servir le tyran mais verse du poison dans sa coupe. Irene, qui a vu la scène, empêche Tamerlan de boire et révèle sa véritable identité. Tamerlan ordonne alors à Asteria de donner la coupe à son père ou à son amant ; lorsqu’elle tente de la boire Andronico la fait tomber de ses mains. Bajazet annonce qu’il a pris sa part de poison, et qu’il est en train de mourir. Il sort entouré d’Asteria et d’Andronico. Lorsqu’ils reviennent Tamerlan est apaisé : il annonce qu’il épousera Irene, et proclame Andronico et Asteria roi et reine de Byzance.

L’œuvre fut composée assez rapidement, en trois semaines de juillet 1724. Avant même sa création elle subit de nombreux remaniements, en particulier pour valoriser le talent du ténor Francesco Borosini (1690-1747), qui faisait ses débuts à Londres. Deux autres étoiles haendéliennes participaient à la création : le castrat Senesino (Andronico) et la Cuzzoni (Asteria), tandis que le rôle-titre était confié au castrat Pacini. On peut noter qu’il s’agit du premier opéra de Haendel qui accorde une place aussi importante à un ténor, ce qui n’était pas dans l’usage de l’époque. Du reste la reprise de 1731 s’appuya sur un autre ténor de talent, Giovanni Battista Pinacci. De manière générale l’oeuvre ne connut qu’un succès moyen, avec douze représentations lors de la création, et trois à la reprise.

L’enregistrement proposé par Ricardo Minasi s’appuie sur la version de 1731 (avec en particulier l’ajout de l’air de Leone « Nel mondo e nell’abisso » ), en conservant toutefois le court trio de l’acte II (qui avait été supprimé). De manière générale l’orchestre Il Pomo d’Oro fait preuve d’une bonne densité, avec des nuances bien marquées. La couleur dramatique est bien présente dans les récitatifs (en particulier lors de la mort de Bajazet) mais son parti de raffinement musical dans les arias y compris les plus emportés ne nous a pas totalement convaincus. Et comme la plupart des interprètes calquent assez soigneusement leur expressivité sur les textes, il s’ensuit un décalage certain entre les couleurs des voix et les tonalités de l’orchestre. Concédons toutefois que le résultat est réussi esthétiquement, même s’il se situe plutôt dans la sphère d’une représentation de cour que dans celle du drame haendélien. En outre, les concurrents font également montre de faiblesses, entre un Gardiner majestueux mais avec des voix sous-dimensionnées (Erato), Pinnock d’une désolante platitude (DVD Arthaus, il a aussi commis une captation au disque un peu meilleure) ou Petrou, très équilibré, plus cohérent, mais avec des solistes plus mesurés (MDG).

Xavier Sabata incarne avec maestria le rôle-titre. Son timbre à la coloration caractéristique est bien approprié au personnage, les couleurs sont comme toujours très naturelles. Le contre-ténor tire astucieusement parti de l’orchestration soignée des arias pour faire sonner son phrasé précis. La comparaison de la version de son premier air « Vuo dar pace » avec celle du récital « Bad Guys », également sous la direction de Ricardo Minasi, est éloquente : les ornements se déploient  avec davantage de plénitude sur le tempo plus lent retenu pour l’intégrale. Signalons encore au premier acte le délicat «  »Dammi pace, o volto amato », et l’abattage dont il fait preuve au troisième acte dans les mélismes du « A dispetto d’un volto ingrato », malgré un orchestre à la tonalité allègre qui ne semble guère appropriée à cet air de fureur… Face à lui le Bajazet de John Mark Ainsley affiche un timbre à la projection bien stable, dont le positionnement dans les graves (à l’image de Borosini lors de la création) exprime bien la noblesse du personnage et devrait renforcer son caractère dramatique. Et si c’est tout à fait le cas dans les récitatifs (en particulier ceux qui précèdent son empoisonnement au troisième acte, notamment le « Figlia mia, non pianger no »), le ténor affiche dans la plupart des airs un détachement très éloigné du texte : si son « Forte e lieto » initial peut passer pour celui d’un prisonnier apaisé, son emportement dans « Ciel e terra, armi di sdegno » reste très mesuré, le « A suoi piedi » ne reflète guère la tension de la situation, et le « No, no, il tuo sdegno » évoque plutôt une romance ! Son emportement se révèle toutefois au troisième acte, dans l’aria « Empio, perfarti guerra », et comme nous l’avons dit dans les très beaux récitatifs accompagnés qui suivent.

Max-Emanuel Cencic (Andronico) est l’autre grand contre-ténor de la distribution, et il relève brillamment le gant de la succession de Senesino. Pour lui également nous disposons d’un point de comparaison avec un enregistrement antérieur, puisqu’il avait inclu le « Benche mi sprezzi » dans son récital Haendel sous la baguette de Fasolis. Les deux lectures sont bien différentes, et toutes deux convaincantes : la tension dramatique croissante ménagée par Fasolis fait place ici à des ornements plus épanouis, des aigus plus ronds, et à un final élégiaque qui conclut en apothéose le premier acte de l’intégrale. On écoutera également avec gourmandise la déclaration « Bella Asteria » (premier acte) aux ornements langoureusement filés, le « Cerco in vano di placare » bien ponctué par l’orchestre et précédé d’un récitatif qui reflète correctement l’affliction du héros, et le frémissant « Piu d’una tigre altero » au final éclatant. Le troisième acte offre encore deux passages mémorables, le sublime duo avec Asteria « Vivo in te » et le long désespoir du « Se non mi rendi il mio tesoro ».

Il faut aussi souligner la qualité de la voix de basse de Pavel Kudinov dans le rôle de Leone. Ses rares interventions révèlent la puissante projection de son timbre bien assis dans les graves, et complètent très heureusement les autres rôles masculins : le « Amor da guerra e pace » sonne tel un intermède philosophique péremptoire au milieu de cette intrigue complexe, et l’abattage déployé pour les ornements de « Nel mondo e nell’abisso » s’avère tout bonnement stupéfiant !

Du côté féminin le plateau n’est pas en reste. Sans surprise, Karina Gauvin campe une Asteria aux aigus bien charnus, dont le timbre mat renforce l’expressivité. Son « Deh, lasciatemi il nemico » sonne comme la longue plainte amère de l’amante délaissée, le « Non piu tempo » à la diction soignée reflète plus de résignation que de colère, et le « Si potessi un di placare » conclut avec panache l’acte II. Ajoutons-y également le très beau duo avec Cencic mentionné plus haut. Elle reste toutefois un peu à l’écart de la dimension dramatique, comme en témoigne le « Folle sei » du troisième acte, si délicat vocalement mais comme indifférent au poison versé dans la coupe… Ruxandra Donose incarne pour sa part avec justesse une Irene déterminée à reconquérir le cœur de Tamerlan : au premier acte son beau timbre cuivré se pare de noirceur pour énoncer son projet (magnifique « Dal crudele che m’ha tradita », malgré un orchestre qui reste un peu terne face à cette détermination inébranlable), tandis qu’un rayon de soleil semble illuminer le retour de l’espoir au second (« Par che mi nasca il seno »). Sa sincérité éclate avec force lorsqu’elle rejoint Asteria dans ses projets (touchant « No che sei tanto constanto »), tandis qu’elle brille par son aisance dans les ornements du « Crudel piu non son io » au dernier acte.

Au total et malgré les réserves émises sur un orchestre en retrait dans les arias, l’enregistrement affiche un plateau qui illustre avec un brio certain cette belle œuvre de Haendel. Le coffret carton abrite également un livret traduit en trois langues (français, allemand et anglais), accompagné d’une notice de David Vickers.

Bruno Maury

Technique : captation claire et bien équilibrée.