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L’honneur du sultan (Handel, Tamerlano, Les Talens Lyriques – Théâtre de la Monnaie, 6 février 2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
1 mars, 2015

Haendel, Tamerlano

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset – Théâtre de la Monnaie, Bruxelles, 6 février 2015

Tamerlano

 

Georg Friedrich HAENDEL (1685 – 1759)
Tamerlano (1724)

Opéra en trois actes sur un livret de Niccolo Francesco Haym d’après Agostino Piovene. 

Christophe Dumaux (Tamerlano), Jeremy Ovenden  (Bajazet), Sophie Karthäuser (Asteria), Delphine Galou (Andronico), Ann Hallenberg (Irene), Nathan Berg (Leone)

Mise en scène : Pierre Audi
Reprise de la mise en scène : Astrid Van den Akker
Décors et costumes : Patrick Kinmonth
Eclairages : Matthew Richardson

Orchestre Les Talens Lyriques :

Violons I : Gilone Gaubert-Jacques, Jivka Kaltcheva, Karine Crocquenoy, Josépha Jégard, Jean-Marc Haddad
Violons II : Charlotte Grattard, Giorgia Simbula, Virginie Descharmes, Myriam Mahnane, Michiyo Kondo
Altos : Laurent Gaspar, Mika Akiha, Delphine Grimbert
Violoncelle : Emmanuel Jacques, Jérôme Huille, Julien Barre
Contrebasse : Ludek Brany
Flûtes à bec : Stefanie Troffaes, Laura Duthuillé
Flûtes traversières : Georgia Browne, Stefanie Troffaes
Hautbois : Vincent Blanchard, Laura Duthuillé
Clarinettes : Vincenzo Casale, Jean-Philippe Poncin
Basson : Eyal Streett
Continuo
Violoncelle : Emmanuel Jacques
Luth :  Monica Pustilnik
Clavecin : Stéphane Forget
Clavecin et direction : Christophe Rousset

Représentation du 6 février 2015 au théâtre de la Monnaie (Bruxelles)

Face à une Alcina caractéristique d’un Haendel flamboyant, où volent les arias, Tamerlano campe une autre facette du compositeur, plus résolument dramatique et aussi plus innovante musicalement, notamment  en confèrant un rôle de premier plan au ténor Bajazet. Comme pour Alcina, autre volet de ce dyptique programmé en ce début d’année, le théâtre de la Monnaie avait choisi d’employer le cadre reconstitué de la scène du théâtre de Drottningholm, afin d’y transposer la mise en scène de Pierre Audi, adaptée par Astrid Van den Akker. Les riches costumes baroques contrastent avec ce décor particulièrement dépouillé, à la perspective vigoureusement dessinée par des cloisons latérales, en léger décalage vers le fond de scène. La salle de la Monnaie étant toutefois beaucoup plus vaste que celle de Drottningholm, on observe comme dans Alcina de fâcheuses variations de volume des voix, en fonction des déplacements et des positions des interprètes. Celle réserve posée, il convient de souligner la grande qualité de cette représentation.

Sans surprise (mais c’est toujours un plaisir de le souligner) le maestro Christophe Rousset conduit avec une précision admirable des Talens Lyriques aux sonorités opulentes : vents expressifs, cordes moëlleuses, rythme soutenu de la basse continue dans les récitatifs. La dynamique orchestrale n’est jamais prise en défaut, elle magnifie les airs et les ensembles (en particulier le fameux trio « Voglio stragi », mené de main de maître). Dans le rôle-titre, le contre-ténor Christophe Dumaux se montre expressif, tant par les inflexions de son timbre que par sa gestuelle. La voix possède une belle palette de couleurs, mais la projection manque quelque peu de panache (notamment dans les airs du premier acte :  » Vuo’ dar pace », « Dammi pace »). Elle s’acquitte cependant avec bonheur des redoutables mélismes du « A dispetto d’un volto ingrato » au troisième acte, qui déclencheront des applaudissements mérités. De son côté Jeremy Ovenden endosse avec une réelle conviction les habits du sultan prisonnier et humilié, bien relayé par son timbre plutôt mat. Si la fluidité semble un peu en retrait au départ (‘ »Forte e lieto », pourtant joliment servi par l’orchestre), les belles attaques du « Ciel e terra » le feront promptement oublier. Et c’est évidemment l’acte III qui offre le meilleur cadre à son talent d’acteur : son « Empio per farti guerra », à l’abattage saisissant, lui vaudra de longs applaudissements ; les récitatifs accompagnés et ariosos y sont d’une grande intensité dramatique, sur un fond de scène d’envers de décor qui en souligne le dénuement. Pour compléter la distribution masculine, le baryton canadien Nathan Berg a fait honneur à chacune de ses courtes apparitions : « Amor da guerra e pace » proclamé d’une projection assurée, et « Nell mondo e nell’abisso » aux graves profonds (même si l’ornementation en est restée mesurée).

Côté féminin Ann Hallenberg domine sans conteste le plateau par sa présence. S’appuyant dignement sur son honneur de princesse de Trébizonde, elle incarne à la perfection une Irene rejetée par son promis, et compose une servante truculente lorsqu’elle se travestit pour mieux connaître les véritables intentions de son fiancé. Lorsqu’elle découvre la trahison, elle décohe ses flèches incisives, qui explosent en de puissants ornements de colère (« Dal crudel che m’ha tradita », au premier acte), ravissant l’oreille des spectateurs. Son plus grand triomphe surviendra au second acte, où elle nous offre un magnifique « Par che mi nasca in seno » : phrasé fluide, aigus jaillissants sans peine après de fougueuses attaques, lui vaudront un tonnerre d’applaudissements, juste avant la coupure de l’entracte. Mentionnons encore un très beau numéro d’actrice au troisième acte, lorsqu’elle se prépare à pardonner l’infidélité de son amant (« Crudel piu non son io »). Bravo madame Hallenberg ! Sophie Karthäuser prête  à Asteria, la fille de Bajazet, son joli timbre cristallin relevé d’une pointe d’acidité. Son phrasé est agréable, son expressivité incontestable, en particulier dans les échanges dramatiques avec son père. Le « Se non mi vuol amar » d’amour contrarié est admirablement relayé par l’orchestre. Au second acte elle nous gratifie d’un superbe « Non e piu tempo », aux beaux aigus perlés. Retenons encore le « Folle sei » du troisième acte, aux jolis éclats cristallins.

Le timbre mat de Delphine Galou convient assurément au rôle d’Andronico. Par surcroît la contralto ajoute au change, en animant d’une démarche virile et assurée les habits masculins qu’elle a endossés. La diction est soignée, le timbre bien posé, même si la voix si perd parfois dans la profondeur de la scène au fil des déplacements. Moment attendu, le « Benche mi sprezzi », superbement accompagné par l’orchestre, est d’une grande délicatesse. Au second acte le « Cerco in vano », au phrasé irréprochable, reste comme un grand moment d’émotion de la représentation. On retiendra aussi le « Piu d’una tigre » aux éclats acérés. Et surtout le duo « Vivo in te » avec Asteria, souligné par les nuages qui tombent des cintres, constitue un incomparable moment élégiaque, porté par un orchestre aérien.

Un spectacle raffiné et dramatique, dans une mise en scène épurée aux costumes chatoyants, et où Christophe Rousset fait montre de sa gracieuse direction coutumière.

Bruno Maury