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Les enfants terribles (Hasse, Siroe, Armonia Atenea – Versailles, 26/11/14)

Publié dans : Concerts - Critiques
28 novembre, 2014

Hasse, Siroe, Armonia Atenea, dir. George Petrou

Opéra royal de Versailles, 26 novembre 2014

 

© Parnassus

© Parnassus

JOHANN ADOLF HASSE (1699 – 1783)
Siroe

Siroe – Max-Emmanuel Cencic – contreténor
Cosroe – Juan Sancho – ténor
Medarse – Mary-Ellen Nesi – mezzo-soprano
Laodice – Julia Lezhneva – soprano
Emira – Roxana Constantinescu – mezzo-soprano
Arasse – Lauren Snouffer – soprano 

ARMONIA ATENEA
Dir. George Petrou 

Mise en scène – Max-Emmanuel Cencic
Décors & costumes – Bruno de Lavenère
Lumières – David Debrinay
Vidéo – Etienne Guiol

Mercredi 26 novembre 2014, 20h – Opéra Royal de Versailles

Une soirée de première à l’Opéra Royal de Versailles ressemble aux rêves des monarques qui élevèrent naguère leur demeure marmoréenne. Au cœur de la nuit de novembre, les pas frôlent les pavés humides où se reflète le mirage splendide du palais aux éclats pyrotechniques. Comme les ambassades grandioses d’antan, Versailles se paraît des atours de merveille pour accueillir le plus italien des Saxons : Johann Adolf Hasse. Pour la deuxième fois dans ses murs, l’Opéra Royal allait frémir avec la musique rococo du grand intendant musical des rois de Saxe.

L’Histoire parfois a de ces ironies qui parfument encore ses pages, la Saxe imprègne encore Versailles, par ses alliances familiales avec les derniers Bourbons et aussi par le faste curial qui caractérisa la Florence de l’Elbe et le diamantin palais des Louis. 

Après une Didone Abbandonata toute parée en 2012, Hasse revient chez Lully tout damassé de brocart de soie avec Siroè, opulent opéra persan. Pour marquer le coup, la production de Parnassus a poussé l’extravagance jusqu’à une fastueuse mise en scène qui nous transporta magiquement au cœur des miniatures précieuses des Chahs et des princes d’orient. 

Pour la première fois aux commandes de la mise-en-scène, Max-Emmanuel Cencic a transposé cet opera seria dans une série de panneaux mobiles aux motifs imitant les jalousies des harems. Avec le concours du vidéaste Etienne Guiol et des éclairages raffinés de David Debrinay, l’histoire prend corps dans une légèreté tout aussi soyeuse et poétique que les costumes remarquables de Bruno de Lavenère. Le livret Métastasien qui a souvent des longueurs à la lecture, nous semble d’une efficacité puissante et d’une force dramatique cohérente. La musique de Hasse ajoute des couleurs émotionnelles et sensuelles parfaitement coordonnées et suffisamment subtiles pour nous faire compatir, ressentir et aimer.

© Parnassus

© Parnassus

La distribution est dominée largement par Max-Emmanuel Cencic aux nuances kaléidoscopiques. Son incarnation du rôle titre est toute en réalisme, parfois même naturaliste pour les scènes de prison. En fidèle défenseur du style et de la musique de Hasse, le contre-ténor démontre aux détracteurs de l’opera seria, la profondeur et l’ambiguïté des personnages. Il manie le drame comme un stylet et nous enthousiasme par son incarnation. Nous saluons tant son énergie que le courage de concevoir et d’incarner au même temps ce Siroè sous toutes ses facettes.

En jouant le frère maléfique du pauvre Siroe, l’incroyable Medarse de Mary-Ellen Nesi est stupéfiante. Grimée en prince à barbe, elle fait oublier son sexe par son engagement théâtral tout aussi fort et percutant. Son « Frà l’orror della tempesta » est un des moments stratosphériques et sublimes de cette production. Grâce à Mary-Ellen Nesi, cet air là peut aisément devenir un tube !

Dans une moindre mesure, Julia Lezhneva est une Laodice un brin plus caricaturale : vocalement belle, malgré quelques justesses dues certainement aux difficultés de la partition mais hélas, malgré un investissement visible trop raide et peu à l’aise avec la gestuelle.

Vocalement extraordinaire, l’Emira de Roxana Constantinescu s’avère émouvante et nous offre des purs moments de bonheur dans les airs à pyrotechnie variable. De même, le touchant Arasse de Lauren Snouffer a livré une interprétation intéressante.

Dans un rôle aussi important que le farouche et inhumain Cosroe, Juan Sancho se révèle décevant, tant par une voix sans nuances véritables que par une présence scénique qui est passablement fade. Malgré le maquillage, son Cosroe ne fait aucunement oublier Juan Sancho et c’est bien dommage.

L’orchestre grec Armonia Atenea, qui comporte dans son sein des musiciens accomplis tels le premier violon Sergiu Nastasa et l’incroyable claveciniste Markellos Chryssikos, accomplit l’exploit de rendre à Hasse toutes ses couleurs d’origine et l’on imagine bien ce qui a du rendre fous les Dresdois pour le maintenir presque 40 ans en poste. Dirigés avec panache par George Petrou, l’on retrouve l’énergie communicative qui nous a ravis avec jubilation de l’ouverture à la dernière note.

Siroè est une intrigue en clair-obscur, et l’on pourrait hasarder que l’intrigue ressemble étrangement à du Mauriac baroque, rivalité fraternelle et héritage obligent. Mais le plus incroyable des pages de Hasse est la totale compréhension du drame, le calibrage des voix est d’un équilibre quasiment parfait. En paraphrasant l’air « Se l’amor tuo mi rendi », grâce à Siroè, gageons que le public a rendu son amour à Hasse et, on l’espère, pour longtemps.

                                                                                                                     Pedro-Octavio Diaz

Vers l’interview de Max-Emanuel Cencic
Vers la chronique de l’enregistrement