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Un chef-d’œuvre en devenir (Hasse, Siroe, Re di Persia, Armonia Atenea, Petrou – Decca)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
3 novembre, 2014

Johann Adolf Hasse (1699-1783)

Siroe, Re di Persia 

 

siroe_hasse_cencicOpera seria en 3 actes

Max Emanuel Cencic, Siroe
Julia Lezhneva, Laodice
Mary Ellen Nesi, Emira
Lauren Snouffer, Arasse
Juan Sancho, Cosroe
Franco Fagioli, Medarse 

Orchestre Armonia Atenea
George Petrou, direction 

1 Coffret-livret 2 CD, 2h46’25, DECCA, 2014

Après le succès de la tournée « Rokoko » aboutie par l’enregistrement du même nom, Max Emanuel Cencic se tourne à nouveau vers le maître incontesté de l’opera seria Johann Adolf Hasse (1699-1783), le Cher Saxon. Ce compositeur plus que prolifique, puisqu’il n’écrit pas moins de 56 opéras interprétés par les plus grands chanteurs de l’époque, de Farinelli à Faustina Bordoni, qu’il épousa. Ce présent coffret est consacré à l’opéra Siroe, Re di Persia, créé en 1733 à Bologne. L’opéra n’a jamais été rejoué depuis le XVIIIe siècle. Il est, entre autre, repris à l’Opéra Royal de Versailles les 26,28 et 30 novembre 2014 et fera l’objet d’une captation télévisée lors de ces dates.

Hasse applique la recette d’un excellent opera seria. L’histoire de Siroe est un subtil mélange d’ingrédients : contexte historique, d’intrigues amoureuses, passion, jalousie et surtout de conspiration. Le Roi des Perses Cosroé (Chosroès III) décide ne pas donner sa succession à son fils aîné Siroe mais à son fils cadet Medarse. Face à cette injustice, le fils « déshérité » se révolte et fait assassiner son père. Siroe devient donc Roi des Perses en 628. De son accession au trône et à la paix signée avec l’empereur chrétien Héraclius, une période sereine s’installe en Asie Centrale.

Pour restituer dans toute sa splendeur ce chef-d’œuvre oublié de Hasse, Max Emanuel Cencic ose avec courage et brio relever un triple défi, être en même temps producteur, metteur en scène et interprète du rôle titre. Il se pose « royalement » en l’un des contre-ténors les plus en vue du milieu lyrique baroque d’aujourd’hui. Il s’entoure de brillants chanteurs dont la jeune soprano russe Julia Lezhneva, le ténébreux sévillanais Juan Sancho, … Chacun des interprètes distillent avec virtuosité les airs sostenuto, les airs de bravoure, les récitatifs et les affetti.

Passionné, Max Emanuel Cencic, tenant du rôle titre, attribue toutes ses lettres de noblesse à ce prince « déchu ». Siroe est tout d’abord victime d’une effroyable conspiration, puis providentiel en pacifiant l’Asie centrale. Il fait preuve d’une voix forte aux graves agiles et aux aigus naturels, tout ceci permis par la souplesse de son organe vocal et la richesse de son timbre. “La sorte mia tiranna”, Acte I, en est le parfait exemple. Tout au long de l’enregistrement, il en sera de même.

Julia Lezhneva, habile en vocalises, campe une sublime Laodice. L’air “O placido il mare, lusinga la sponda”, Acte I est une succession ininterrompue de trilles, d’ornements. Elle tutoie les « cieux » de ses aigus clairs et précis. Un autre moment de pur bonheur se fait entendre avec l’air de l’acte II “Mi lagnerò tacendo”. Avec l’appui tout en finesse de l’orchestre, Laodice tient en haleine l’auditoire. Elle ne manquera sûrement pas de charmer bon nombre de spectateurs ayant le privilège d’assister aux représentations.

Cosroe, tenu par Juan Sancho, s’affirme en roi avec beaucoup d’autorité assise sur l’air de bravoure “Se il mio paterno amore”, Acte I. Son côté ibérique ressort vaillamment. Le ténor dispose de solides appuis vocaux, le son est fluide et profite d’une excellente projection. Ses aigus peuvent pour certains apparaître comme « poussés », il n’en est rien ! 

Mary Ellen Nesi et Lauren Snouffer, respectivement dans les rôles d’Emira et Arasse, tiennent également le « haut du pavé » grâce à la qualité de leur voix. Il s’en dégage rondeur et chaleur, onctuosité.

Nous resterons beaucoup moins sensibles à la performance de Franco Fagioli, pourtant pyrotechnique et qui campe Medarse. Ses notes hautes semblent souffrir d’une certaine contrainte, manquant de naturel. Lors des représentations à Versailles, Medarse sera tenu par Mary Ellen Nesi remplacée dans son rôle d’Emira par Roxana Constantinescu, mezzo-soprano d’origine roumaine.

Saluons le travail de l’ensemble Armonia Atenea et de son chef d’orchestre George Petrou dans l’accompagnement musical. Ils restituent avec une précision plus que pointue les couleurs et les phrasés d’époque servant ainsi la virtuosité entre solistes.

En définitive, cette redécouverte est un chef-d’œuvre en devenir !

Jean-Stéphane Sourd-Durand