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"Il n'y a pas d'endroit où se cacher chez Haendel" (R. Villazón)

Muse2
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2008

Georg-Frederic HAENDEL (1685-1759)

Airs d’opéra

Liste des airs

Tamerlano : « Ciel E Terra Armi Di Sdegno » 
Rodelinda : « Fatto Inferno E Il Mio Petto », « Pastorello D’Un Povero Armento » 
Xerxès : « Frondi Tenere E Belle…Ombra Mai Fu »*, « Piu Che Pendo Alle Fiamme Del Core »*, « Crude Furie Degl’Orridi Abissi »*
Ariodante : « Scherza, Infida, In Grembo Al Drudo »*, « Dopo Notte Atra E Funesta »*
Tamerlano : « Oh, Per Me Lieto, Avventuroso Giorno », « Figlia Mia, Non Pianger », « Tu, Spietato, Il Vedrai » 
La Resurrezione : « Cosi La Tortorella », « Caro Figlio ! »
(*) air transposé 

Rolando Villazón (ténor)

Gabrieli Players
Direction Paul McCreesh

59’26, Deutsche Grammophon (édition simple, il existe aussi une édition avec DVD bonus), 2008

« Avec ce nouvel album, j’ai voulu me rapprocher de la musique du ténor baroque plutôt que d’en donner simplement l’interprétation d’un ténor lyrique. » écrit Rolando Villazón dans les notes de programme qui précisent ensuite que « Villazón a voulu entrer complètement – sur le plan musical, stylistique et philosophique – dans le monde de l’interprétation de la musique baroque sur instruments anciens. ». Hélas, nous ne pourrons partager cet espoir, bien au contraire, devant un album certes investi mais stylistiquement totalement déplacé, où le grand ténor n’a pas su réfréner sa nature et ses talents de ténor lyrique romantique. Sans même mentionner le fait, impardonnable pour les baroqueux que nous sommes, d’avoir choisi de rabaisser la tessiture de certains airs de mezzo et de ne pas s’être limité au choix pourtant déjà pléthorique des airs pour ténor de Haendel, écartés cavalièrement par McCreesh d’un « Premièrement, les airs d’opéra pour ténor de Haendel ne sont pas toujours sa meilleure musique, et, deuxièmement, ils sont souvent écrits dans le grave et ne conviennent donc pas particulièrement à la voix brillante de Rolando. » qui traduit une étrange conception où l’œuvre doit se plier aux possibilités et désirs du chanteur. C’était effectivement le cas à l’époque, et le compositeur était sommé par les capricieuses divas de remettre ses airs sur le métier, mais la pratique est heureusement tombée en désuétude depuis… 

Il y a bien les Gabrieli Players, emmenés par Paul McCreesh d’une main preste : on admire les cordes carrées, bien compactes, avec des effets de masse bienvenus (« Fatto inferno »). La basse continue pulsante, emporte la mélodie sur son passage, soucieuse de conférer une tension, une respiration interne à chaque air, particulièrement appréciable dans un récital en ce qu’elle permet en quelques coups d’archet de planter le décor comme le poignard, d’envelopper le chanteur dans un climat donné. Ce n’est pas un récital Rolando Villazón mais un récital avec Rolando Villazón. Voilà pour l’orchestre, dont on soulignera aussi la poésie, comme dans le « Così la tortorella » de La Résurrection où traverso et luth conversent sur fond de cordes descendantes d’une dureté qui contraste avec la souplesse attendrie des instruments obligés.

Et il y a Rolando Villazón. Entendons-nous bien, la voix est chaude, riche, veloutée comme un café crème, la tessiture large (on ne retrouve pas ici cette dureté des aigus que certains diagnostiquaient ces derniers temps), le souffle ample et vainqueur. Entendons-nous bien, certains airs sont tout à fait réussis, même si le phrasé trop legato et les ornements insuffisamment scandés trahissent l’Ere des Révolutions et non plus des Lumières. Ainsi, les 2 derniers airs de Saint Jean « Così la tortorella » et « Caro Figlio! » d’une humilité pleine d’émotion sont remarquables, bien que stylistiquement à la lisière de nos territoires. Toutefois, l’écoute intégrale du récital peine à convaincre le mélomane baroque.

Que dire de cet « Ombra mai fu » convenu et au vibratello permanent, avec ces nuances outrées, une manière d’offrir son chant comme un agent de sa Majesté arrache les fermetures éclair de ses conquêtes, le sourire au lèvre, la note carnassière et assurée (passage normalement censuré par le comité de rédaction mais qui suite à une inexplicable négligence a été conservé) ? Et que dire de ces ornements mécaniques assénés au pas d’un défilé du 1er mai sur la Place Rouge (« Piu Che Pendo Alle Fiamme Del Core » où les aigus sont présents mais poussifs comme les articulations) ? Les coloratures haendéliennes doivent pas être appréhendés uniquement comme des passages virtuoses où l’artiste fait admirer son coup de glotte, elles s’intègrent dans une caractérisation du personnage, une culture de l’affect, nécessitent l’apparente spontanéité de l’instant. Ce ne sont pas des doubles-croches mais des excès de fureur, des rodomontades guerrières, des appels irrités à la vengeance, des éructions de joie. Et cela ne transparaît guère pour nos oreilles plus accoutumées à des nuances plus subtiles et plus touchantes. On demeure interloqué par les reprises, gonflées et héroïques, presque boursoufflées.

Prenons ce sommet de l’art du Caro Sassone sublimement interprété par Anne-Sophie von Otter chez Minkowski : le « Scherza infida » d’Ariodante (oui, ce n’est pas la bonne tessiture, passons…), où le prince désespéré songe au suicide. Sur fond de bassons et de cordes en sourdine, se déroule une mélodie incertaine, hésitante, perdue. Avec Villazón, le prince se livre à un concours de beau chant, articulant avec soin, projetant avec force, attendant de la part de sa cour les applaudissements de sa théâtrale performance. Une douleur extravertie d’opérette, au sens premier, celle d’un grand chanteur qui joue la comédie et ne s’en cache pas, où l’émotion provoquée n’est que celle d’une voix magnifiquement timbrée, très large dans les aigus, moelleuse et confortable. Suit le « Dopo notte » et ses débordements jouissifs où Villazón est nettement plus inspiré, même si les graves sont parfois mal assis, et les coloratures ricanantes, avec une terrible pente glissante dans le da capo surchargé où l’on prie pour plus de respiration.

En bref, le Haendel de Villazón, c’est un peu l’architecture du XIXème siècle et le triomphe du néo. Les éléments sont bien là, les volutes sont en place, les mascarons aussi, le fronton au centre. Et pourtant, quelque chose demeure pourri au Royaume du Danemark. Les amateurs du ténor se procureront immédiatement ce récital spectaculaire et de bon ton en nous jetant la première pierre. Les baroqueux le délaisseront pour ses réflexes interprétatifs inadaptés, son déséquilibre, son égocentrisme. Et les autres se fieront à leur jugement, en feuilletant avec intérêt et distance critique l’expression de notre respectueuse perplexité.

 

© Deutsche Grammophon

Katarina Privlova 

Technique : captation claire, avec la voix du ténor bien mise en valeur. 

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