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« Il y a un temps pour tout, un temps de pleurer, un temps de rire, un temps à se lamenter et un temps de danser. » (L’Ecclesiaste)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2008

« Lamenti »

Liste des airs

Francesco Cavalli (1602-1676)
L’Egisto : « D’Hipparco e di Climene ospiti miei » (8)
La Didone : « Acate, Ilioneo, compagni, amici… Dormi, cara Didone » (7) – « Alle ruine del mio regno adunque… Tremulo spirito » (5, 1)

Claudio Monteverdi (1567-1643)
Madrigali guerrieri, et amorosi : Lamento della ninfa (2, 9, 7)
L’Arianna : Lamento d’Arianna (8)
L’incoronazione di Poppea : « Addio Roma » (4)
L’Orfeo : « Tu se’ morta mia vita » (8)

Barbara Strozzi (1619-1677)
Cantate, ariette e duetti, op. 2 : L’Eraclito amoroso (6)

Stefano Landi (1587-1639)
Arie : Superbe colli, e voi, sacre ruine (11)

Giacomo Carissimi (1605-1674)
Lamento di Maria Stuarda (1)

Antonio Cesti (1623-1669)
L’Argia : « Dure noie, che rendete » (10)

Patrizia Ciofi (1), Natalie Dessay (2) & Veronique Gens (3) : sopranos
Joyce DiDonato (4) : mezzo-soprano
Marie-Nicole Lemieux (5) : contralto
Philippe Jaroussky (6) : contre-ténor
Topi Lehtipuu (7), Rolando Villazón (8) & Simon Wall (9) : ténors
Laurent Naouri (10) & Christopher Purves (11) : barytons-basses

Le Concert d’Astrée
Direction, orgue & clavecin Emmanuelle Haïm

64’20, Virgin, 2008

Ce récital constitue un catalogue auditif. Virgin y a en effet rassemblé ses chanteurs les plus emblématiques, regroupant une impressionnante pléiade de vedettes. Pourtant, l’initiative garde du mérite au-delà de l’alignement des noms prestigieux sur la jaquette – étonnamment sobre – car les œuvres proposées ne sont pas des plus aisées ni à apprécier, ni à interpréter.  Ces airs, madrigaux, extraits d’opéras italiens de la première moitié du XVIIème siècle ont en commun la fluidité du langage, l’exacerbation des passions sous le carcan souple et pudique du recitar cantando. La vision d’Emmanuelle Haïm, grandiose et tragique, rehausse ces pièces par la sensualité des cordes, l’inventivité florissante du continuo, la vitalité naturelle des articulations. On admire ainsi sa lecture contrastée du Lamento della Ninfa monteverdien, sa manière de lier et défaire les voix comme dans un ballet, d’insuffler une ardente théâtralité irisée de poésie, au lyrisme à fleur de peau. Ces qualités, constantes au long de l’enregistrement, doivent se satisfaire d’un casting hétérogène, où l’on retrouve des habitués de la rhétorique baroque tels Veronique Gens, Philippe Jaroussky ou Laurent Naouri, aux côtés de grandes voix plus improbables (Dessay et Villazón notamment). Si la succession des chanteurs apporte le bonheur d’un remaniement gouvernemental permanent, force est de constater que les performances sont inégales, et que ce récital représente une succession de vignettes où tour à tour s’enchaîne le sublime et le… moins sublime.

Commençons par les demi-déceptions, qui sont heureusement peu nombreuses. Nous avouons notre admiration pour le timbre cuivré et le phrasé large de Rolando Villazón, mais sa technique comme sa sensibilité l’éloignent totalement des rivages baroques. Le ténor ouvre et clôt de manière héroïque le programme, fidèle à lui-même, prêt à hisser Cavalli et Monteverdi au niveau des tirades interminables de Verdi et Donizetti. Quelques amateurs inconditionnels du franco-mexicain se réjouiront de cet organe puissant, de la sûreté implacable de l’émission, du jeu dramatique poussif. Les baroqueux  que nous sommes frémiront. A l’inverse, Topi Lehtipuu, en dépit de graves bien assis et d’une belle diction, souffre d’aigus doucement aplatis qui rendent incertain mais touchant le « Dormi, cara Didone ». Côté féminin, on aura connu Joyce DiDonato plus convaincante que dans le monologue d’adieu d’Octavie du Couronnement de Poppée, honnête mais sans relief. Enfin, si « Dure Noia » de Cesti est un succès, c’est plus grâce à l’accompagnement languissant du Concert d’Astrée que par la voix chaleureuse mais trop avare de couleurs de Laurent Naouri, profond quoiqu’assez mécanique dans les ornements.

Ces larmes recèlent aussi des perles : superbe Patricia Ciofi, redoutablement altière dans le Lamento di Maria Stuarda de Carissimi, au chant nuancé, âpre et désorienté à l’image de la reine déchue, sculptant chaque syllabe, lançant chaque mot comme un défi à la face d’un monde qui l’a outragée. La projection est droite, solide, presque dédaigneuse et soudain la soprano se laisse fléchir un instant, révèle la femme blessée, oublie un vibratello qui dit la souffrance derrière l’hermine déchirée. Véronique Gens campe également une Ariane noble et digne, expressive et stylée dans le célèbre Lamento monteverdien. Même émotion intense pour le « Tremulo spirito » de Marie-Nicole Lemieux qui fait valoir un contralto sombre, tirant vers les graves, sourde par moment, usant rarement du registre de tête, comme plombée par le destin. Vous l’aurez compris en lisant ces lignes, les moments les plus poignants ne sont pas exempts de défaillances techniques mais possèdent ce je-ne-sais-quoi d’incroyablement humain qui rend la détresse palpable et communicative. Enfin, le rare Eraclito amoroso de Strozzi sur basse obstinée bénéficie des talents de Philippe Jaroussky, visiblement très inspiré, en état d’apesanteur dans le couplet « Vaghezza ho sol di piangere », le souffle infini, le désespoir résigné, le timbre ambigu. Les variations sont interprétées avec une insidieuse finesse qui laisse derrière elle ce balancement en 3 temps qui persiste une fois la pièce évanouie.

Bravo donc à Emmanuelle Haïm et à toute cette équipe qui a su transformer un récital qu’on aurait volontiers – et trop hâtivement – stigmatisé de parution mercantile en véritable écrin de confidences désolées, livre des rêves évanouis et tombeau des regrets.

Sébastien Holzbauer

Technique : prise de son large, un zeste artificielle.