Close

Ils sont fous ces romains !

Museor
2 février, 2006

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Theodora

 

theodora
Dawn Upshaw (Theodora), David Daniels (Didymus), Frode Olsen (Valens), Richard Croft (Septimius), Lorraine Hunt (Irene)

The Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. William Christie
Mise en scène de Peter Sellars.

Glyndenbourne, enr. 1996, DVD NVC Arts, toutes zones, 207 min., sous-titres français, anglais et allemand.

 

 

 

Il est temps de critiquer cette interprétation désormais presque mythique, tout particulièrement pour la sublime et regrettée Lorraine Hunt dans l’un de ses plus beaux rôles.

Puisque l’avant-dernier oratorio de Haendel est assez connu, nous réduirons à sa portion congrue l’arrière-plan musicologico-historique : crée à Covent Garden en 1750 par un compositeur âgé de 65 ans, Theodora s’inspire d’un récit de Robert Boyel paru en 1687 et contant le martyre de Didyme et Theodora. Nous sommes au IVème siècle de notre ère : chrétienne, la chaste et pure Theodora se trouve persécutée par les iniques romains du Gouverneur d’Antioche Valens (car cette secte refuse de célébrer le culte de l’Empereur entre autres) et condamnée à servir d’appétissant passe-temps à la légion romaine cantonnée sur ces rives inhospitalières bien loin du Capitole. Touché par la grâce de la jeune fille plus que celle de Dieu, le centurion romain Didyme commet une faute de service grave et inexcusable consistant en la libération de ladite prisonnière, et les deux tourtereaux finissent par périr ensemble. 

Pour illustrer cet épisode d’une rare noirceur, la musique du Caro Sassonne touche au sublime, faisant évoluer la psychologie des protagonistes, n’hésitant pas à contredire leurs paroles par de complexes sous-entendus. Les chœurs des Chrétiens et des Romains sont parfaitement différenciés, entre rudesse joyeuse et austérité contrapunctique.

Le plateau vocal est très bien caractérisé : bien que son timbre comme sa technique ne soient pas des plus remarquables (satanés aigus forcés), Dawn Upshaw confère à sa Theodora une fragilité touchante, doublée d’une âme d’acier. Ses talents de tragédienne font merveille dans la scène de la prison où la prisonnière exprime son désespoir passant de l’hystérie à la prostration. Particulièrement complexe (acte II scène 2) ce passage – qui n’est pas sans rappeler la scène de folie d’Orlando – alterne en effet récitatifs secs et accompagnés, et airs. Sa confidente et amie Irene irradie l’écran grâce à une Lorraine Hunt superlative. Son air « As with rosy steps the morn » (cf video ci-dessous) plein de douleur et d’émotion, représente l’un des plus beaux moments haendéliens jamais capturés. David Daniels fait montre de ses qualités habituelles : stabilité impressionnante de la ligne de chant, ornementation millimétrée, mais on lui reprochera parfois une trop grande froideur, et un manque de théâtralité, tout à l’inverse de Richard Croft torturé entre son devoir et la compassion qu’il éprouve pour les chrétiens. Perplexe face à la résistance de ceux-ci dans « Dread the fruits of Christian folly » lorsqu’il vient à contrecoeur les arrêter, l’officier se fait suppliant dans « From virtue springs each gen’rous deed » juste avant le supplice de Theodora et de son frère d’armes Didyme. Du côté obscur de la foi, Frode Olsen est d’une imbuvable arrogance dans le rôle du gouverneur romain, terne fonctionnaire, politicien véreux, buveur invétéré, représentant dédaigneux de l’orgueilleuse Rome. Son émission stable et pompeuse, sa diction très détachée vont comme un gant au personnage caricaturé comme « le méchant du film ».

La direction de William Christie s’avère d’une grande délicatesse, sans affectation. Alors que son enregistrement de la même oeuvre avec son groupe des Arts Florissants était d’une décevante monotonie (Erato), notre Bill national s’applique ici à se concentrer sur le drame humain, toujours attentif à soutenir les chanteurs, établir un climat, faire ressentir au spectateur la grandeur tragique des destins brisés. Il est aidé en cela par la mise en scène controversée de Peter Sellars, qui transpose l’action dans l’Amérique d’après-guerre et de sa chasse aux sorcières. Quoiqu’on dise de ce décor unique de vases géants brisés, et de cette mort par injection de nos deux martyrs, Peter Sellars a su conserver la substance du livret. La gestuelle très particulière et un peu cabalistique qu’il impose aux chanteurs et choristes et un peu superflue, de même que les passages comiques ridiculisant les romains (bouteilles de bière ou de coca-cola, Valens près de la crise cardiaque ou ivre, etc.). Il n’empêche que, comparé à son massacre de Giulio Cesare, cette Theodora est une réussite avec des scènes extrêmement poignantes, notamment l’enfermement de Theodora dans un carré de lumière. En outre, le metteur en scène s’est un peu débarrassé de sa manie de filmer les spectacles exclusivement en gros plan.

Voici donc un DVD à posséder absolument dans la discothèque de tout baroqueux qui se respecte, malgré la mauvaise qualité technique du support qui n’offre ni livret, ni liste des instrumentistes, ni chapitrage correct, aucun bonus et une qualité d’image passable. Heureusement, le son est sauf, et c’est l’essentiel. 

Anne-Lise Delaporte

Irene

« Ah! Whither should we fly, or fly from whom?
The Lord is still the same, today, for ever,
And his protection here, and everywhere.
Though gath’ring round our destin’d heads
The storm now thickens, and looks big with fate,
Still shall thy servants wait on Thee, O Lord,
And in thy saving mercy put their trust. »

« As with rosy steps the morn,
Advancing, drives the shades of night,
So from virtuous toil well-borne,
Raise Thou our hopes of endless light.
Triumphant saviour, Lord of day,
Thou art the life, the light, the way!
As with rosy steps. . . da capo »

Technique : pas de livret de présentation, quelques problèmes de compression, chapitrage très chiche ne correspondant pas aux plages, décrochage au changement de couche, absence de bonus et de menu en français. Un DVD assez médiocre pour une interprétation de cet acabit. On est loin des réalisations Harmonia Mundi ou Opus Arte.