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Inflammatus

Museor
6 janvier, 2014

Giovanni Battista PERGOLESI (1710-1736) 

Stabat Mater
Laudate Pueri
Confitebor

Julia Lezhneva, soprano
Philippe Jaroussky, contre-ténor

Coro della Radiotelevisione svizzera
I Barocchisti
Dir. Diego Fasolis 

71′, Erato, 2013.

Sans faire de la mauvaise paraphrase biblico-freudienne, chacun trouveras en cet enregistrement ce qu’il est venu y chercher… L’œuvre, intense, magnifique, condensé et trait d’union entre l’Ancien et le Moderne, d’un équilibre qui attira l’attention de Bach lui-même qui l’adaptera (Psaume 51), ne se présente plus. Les interprètes non plus, même si on saura gré à Erato d’avoir choisi une jaquette d’une étonnante sobriété à rebours des couvertures de magazine de feu Virgin Classics que nous avions écornées plus d’une fois pour leur glamour superficiel. Mais venons-en au fait, là-encore surprenant par sa respectueuse demi-teinte.

On aurait pu penser qu’I Barocchisti, avec son casting de haut vol, aurait joué voire surjoué l’italianité décomplexée et triomphante, bourré la ligne mélodique de ruptures, d’accélérations et de ralentis cyclothymiques, en bref abusé d’un langage à la démonstrativité excitante et brutale. Les tenants d’un « Spinosi du Stabat Mater » en seront pour leurs frais, puisqu’au final c’est à une lecture plutôt intimiste, mesurée, d’une grande transparence, presque classicisante que Diego Fasolis nous convie. Un sorte de regard attendri et doux, relativement pudique, refusant presque trop la théâtralité (chromatismes de « contra tristis » amollis, floppée de trilles du « cujus anima » discrète), soutenant sur un coussin de velours de cordes les voix d’une Julia Lezhneva aussi convaincante que dans son récent récital vivaldien (Decca) par une droiture aérienne, qui séduit et émeut, malgré quelques passages un peu narcissiques où la soprano semble laisser planer les notes avec gourmandise.

A ses côtés Philippe Jaroussky cultive l’ambigüité dans les duos, attentif à la fusion des voix (« Quae moerebat » pulsant aux excellentes respirations), parfois un peu précieux dans de micro-nuances à la Jacobs avec souvent quelques retards. On retrouve cette poésie de l’émission, mais aussi les limites dans les extrêmes aigus un peu verts (« Vidit suum dulcem natum », et le vif « Fac ut portem » où les cordes auraient pu gagner en nervosité). Justement, I Barocchisti se fait plus complice que soliste, et à l’inverse de la clameur perçante des effectifs réduits d’Il Seminario Musicale, l’orchestre semble de manière regrettable trop confiné à l’arrière-plan, impression peut-être trompeuse due à l’orientation de la captation sonore. Même avec cela, on admire le moelleux chaleureux et la cohérence d’ensemble, l’art de dessiner les contours d’un trait assuré un peu vaporeux, comparable au fusain, d’onduler avec grâce (jusqu’à « Sancta Mater »), ce que dément enfin le dur « Fac ut portem » sec et solennellement pontifiant dans son introduction instrumentale. Enfin, le très attendu « Quando corpus morietur », en dépit d’un tempo un peu trop allant, sait jouer sur la pulsation interne, et sur la basse continue lancinante pour établir un climat concentré et fervent, inspiré et puissant, d’une douleur nocturne que les deux chanteurs rendent superbement.

Oserons-nous faire l’impasse sur les 2 autres – intéressantes – œuvres contenues dans ce disque ? Presque. Car après le clair-obscur du Stabat, il faut avouer que les triomphantes rodomontades cuivrés du « Laudate peri dominum », au style nettement plus moderne et galant, avec ses petits hautbois piaillants, son gros chœur à 5 parties (aux pupitres qui gagneraient à être plus rigoureusement définis par le Chœur de la radiotélévision suisse un peu pâteux) mais à l’enthousiasme grandiose et fastueux nous rend trop violemment à la lumière après la pénombre d’une nef dépouillée. Quant au Confitebor tibi Domine, attaqué avec vigueur et avec un orchestre décidemment ragaillardi, on avouera que la prestation de Muti (Archiv) était certes moins démonstrative (Archiv) mais plus fine. C’est un peu comme si après Diego Fasolis profitait de la rupture du jeûne pour une brillante boulimie.

En conclusion, nos lecteurs savent à quel point nous sommes souvent sceptiques devant les stickers superlatifs. « Un des plus beaux chefs d’œuvre de la musique sacrée (en bleu) / L’enregistrement de référence avec les voix célestes de Philippe Jaroussky et Julia Lezhneva (en marron) / Pub TV (en blanc) » Pourtant, sans aller jusqu’à parler du seul enregistrement de référence – car crénom de Dieu (pardon pour le blasphème), Rousset, Gérard Lesne, Jacobs et bien d’autres peuvent s’en prévaloir aussi justement – il ne fait aucun doute que ce disque-ci rejoindra ce quarteron de favoris.

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement moyen, clair et neutre, avec un choeur mal défini.