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Interview exclusive avec le Père Mersenne

Marin Mersenne. D.R.

Marin Mersenne. D.R.

 

 L’ère baroque fut celle de la théorie. Parfois écrites en latin, souvent gorgées de mots savants ou de comparaisons à l’emporte-pièce, de jugements étayés par un jargon kafkaiens, ou bien rédigées dans un style galant incisif, ces pensées musicales ne sont plus – pour la majorité d’entre nous – que de gros recueils reliés de maroquin rouge, avec des caissons ornés de motifs floraux et des plats dorés à froid, chef-d’œuvre de reliure qui à défaut d’être instructifs font la gloire immortelle de la bibliothèque locale qui attend son musicologue passionné pour venir chercher ledit bouquin du haut de la troisième étagère gauche de la vitrine des « livres anciens – grand format – consultation sur place uniquement »…

Entretien fictif de Barockmusik avec le Père Marin Mersenne (1588-1648).

Barockmusik : Bonjour, mon père, c’est un plaisir de vous accueillir aujourd’hui.

Père Mersenne : Je vous en prie, mon fils.

BM : Vous êtes l’auteur de l’Harmonie Universelle. Qu’avez-vous tenté de démontrer dans ce remarquable ouvrage ?

PM : Remarquable, je ne saurais dire en vérité et je suis fort aise de vous voir si clément à propos de mon humble recueil. L’Harmonie Universelle que je publiais il y a quelques temps [1636] comprend quantité de choses : un Traité de la Nature des Sons, un Traité de la Voix et des Chants

BM : Vous vous intéressez particulièrement à la musique vocale ?

PM : Laissez-moi finir, jeune homme… Un Traité des Consonances Dissonances, Genres, Modes de la Composition

BM : A propos de la composition…

PM (agacé) : … un Traité des Instruments, un Traité de l’Utilité de l’Harmonie, sans oublier mes Nouvelles Observations

BM : Pensez-vous que cet effort de classification, d’ordonnancement voire de codification n’est pas trop rigide ?

PM : Je ne vois pas ce que vous voulez dire. La musique est un art qui répond à certaines règles, certaines traditions, certains codes, comme vous dites. A t-on jamais vu un architecte renoncer à la perspective et la symétrie ? Un peintre brosser négligemment un trait ocre sur fond azur et prétendre que son tableau est terminé ? Non, non, cela ne peut être. La nature elle-même n’obéit t-elle pas à certaines lois comme celles des saisons ? Le musicien est tout cela, savant et artiste. L’harmonie, la composition sont des outils nécessaires ; le talent ne s’acquiert pas mais il n’y a de talent sans maîtrise de son sujet. Je ne crois guère au don inné. 

BM : Croyez-vous que cet engouement pour la théorie va prendre fin bientôt ?

PM : Si je vous citais Bénigne de Bacilly et ses Remarques sur l’Art de bien chanter (1668) ; Charpentier et ses Règles de Composition ; Couperin le Grand et son Art de toucher le Clavecin (1717) ; Sébastien de Brossard et son célèbre Dictionnaire, sans oublier Rameau… Brisons-là car la liste peut être interminable… J’aurai des successeurs, croyez le bien… et ne me questionnez-pas sur la manière dont je connais ces futurs talents.

BM (à part) : très mystérieux en effet. (haut) : La théorie n’est-elle pas trop éloignée de la pratique ?

PM : Vous aurez sans nul doute constaté que les plus grands compositeurs font les plus grands théoriciens…

BM : La théorisation à outrance n’est-elle pas source de conflit ?

PM : Ce sont avant tout des débats et des querelles au sens antique et noble du terme. Par la confrontation et le dialogue, l’Homme ne fait qu’enrichir sa vision du monde, faire connaître et partager. Guillaume de Ban et Antoine Boesset se désaccordent-ils sur la composition de l’air ? Soit, il n’en sera que plus beau. La France entière se déchire pendant la Querelle des Bouffons entre partisans de la musique française et défenseurs de l’italienne ? Bah, bien avant, la Comparaison de la Musique italienne et de la Musique française [1703] de Lecerf de la Viéville avait déjà lancé le pavé dans la mare…                                                                                            

BM : Merci, mon père, pour cet échange de vues aussi cordial que constructif.

PM : Mon fils, cessez de parler comme un diplomate ou je vous conte les conclusions de mon Novarum observationum physicomathematicum !  [1647, véridique, le Père Mersenne était passionné de sciences et s'intéressa notamment aux oscillations pendulaires, à la vitesse du son ou encore à la pesanteur de l'air...]

                                                                                                                                V.L.N.