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« Dépasser la simple esthétique » : rencontre avec Reinoud Van Mechelen, haute-contre

1 mars, 2015

« Dépasser la simple esthétique »
Rencontre avec Reinoud Van Mechelen, haute-contre

Reinoud Van Mechelen

© Senne Van der Ven

Reinoud van Mechelen. Le nom est familier des mélomanes, encore parfois confidentiel. Pourtant, on le voit souvent, de Dowland à David & Jonathas, de Mazzochi à Fiocco, de Lully à Caccini. Entre baroque italien et tragédie lyrique à la française, le ténor aigu, doté d’un splendide timbre de haute-contre à la française, et que l’on a pu récemment admirer chez Campra, nous livre quelques pensées. De la musique avant toute chose…

Muse Baroque : Bonjour Reinoud Van Mechelen. On vous voit fréquemment sur les scènes parisiennes et à Versailles ces derniers mois. Vous vous produisez dans Les Fêtes Vénitiennes de Campra à l’Opéra Comique : dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Reinoud Van Mechelen : J’ai déjà participé à de grandes productions avec William Christie – notamment des actes de ballet de Rameau – mais c’est la première fois que je tiens un rôle de cette importance dans une oeuvre mise en scène d’une telle envergure. La collaboration William Christie/Robert Carsen apporte une dimension toute nouvelle à cette pièce pleine d’humour et tellement accessible.

MB : Il est vrai que vous êtes à l’aise dans les rôles comiques, où vous savez développer une forte complicité avec le public, comme on l’avait vu dans La Caravane du Caire de Gretry, à Versailles, où vous incarniez un Tamorin plein de malice…

RVM : Oui, je me sens à l’aise dans les rôles comiques, et il faut dire que la musique de Grétry s’y prête tout particulièrement ! Mais j’aime peut-être encore plus la tragédie. Je suis certes chanteur, mais j’essaie d’être tout autant acteur et d’exprimer beaucoup d’émotion à travers ma voix.

MB : Comment abordez-vous les rôles plus tragiques ?

RVM : J’essaie d’en extraire la poésie et créer un contact le plus direct possible avec le public afin de le toucher davantage. Il n’est pas toujours évident dans notre métier d’aller chercher la sincérité et de se mettre à nu. La musique lyrique française en particulier permet au chanteur un grand épanouissement tant sur le plan artistique qu’humain.

MB : Justement, vous semblez particulièrement à l’aise dans le répertoire baroque français. Nous avons tous en tête votre brillante intervention dans le choeur final d’Amadis, dans le récent enregistrement de Christophe Rousset (Aparté)…

RVM : J’ai la chance d’avoir une tessiture idéale pour les rôles de haute-contre. J’ai aussi bénéficié de formations qui m’ont beaucoup appris, notamment celles du Jardin des voix et de l’Académie d’Ambronay. Beaucoup de chanteurs ont peur de ce répertoire finalement assez mal connu; à l’inverse, j’aime le défendre et, qui sait, peut-être lui rendre un jour ses lettres de noblesse… Mes premiers enregistrements étaient tournés vers le baroque italien et Purcell ; à présent je chante beaucoup de Rameau, Charpentier et autres compositeurs français des XVIIème et XVIIIème siècles. C’est en se familiarisant avec ce répertoire que l’on réalise à quel point les différences sont considérables entre – par exemple – le discours musical d’un Charpentier et celui d’un Rameau, pourtant tous les deux français. Les répertoires classique et romantique nourrissent aussi considérablement mon inspiration ; il est important de se diversifier et s’imprégner de chaque style à travers cet éclectisme.

MB : On comprend que nombre d’interprètes redoutent ces brillantes entrées de haute-contre, sans préparation, où l’artiste est jugé en quelques phrases…

RVM : Oui, c’était le cas récemment dans le rôle de l’Athlète dans Castor et Pollux de Rameau au Théâtre des Champs-Elysées. J’aime aller là où ma voix me permet de servir au mieux la musique, même dans les passages délicats. J’attache aussi beaucoup d’importance à adapter ma voix selon les différents caractères qu’elle sert ; réussir à les maîtriser pour mieux les incarner. C’est le cas dans la musique de Bach par exemple, qui nécessite une tessiture ample.

MB : Plus généralement, quel est votre rapport à l’art ?

RVM : Je crois que notre rôle en tant qu’artiste est d’apporter au public de la beauté dans le quotidien et des émotions les plus variées possibles. Mais également d’amener ce dernier à s’interroger, sortir des sentiers battus, pénétrer les personnages incarnés par les chanteurs. Et à ces derniers de dépasser la simple esthétique… Une société sans art s’appauvrit considérablement, et je le dis à l’heure où l’art est remis en question, dans une triste mais non moins vraie logique de restriction budgétaire, tandis que l’on peut constater tous les jours à quel point l’art suscite – a contrario – d’importantes retombées économiques.

MB : Le contexte est aujourd’hui difficile pour la production artistique…

RVM : Il est important que l’art conserve une dimension d’accessibilité universelle afin de contrer un certain élitisme. Il s’adresse à tout un chacun, mais pour cela il a besoin d’une certaine éducation des publics, notamment des plus jeunes. J’aime à croire que tout le monde peut apprécier, et même être touché par la musique baroque, qui a d’ailleurs attiré vers elle un public plus jeune et plus populaire que celui qui fréquentait traditionnellement les salles d’opéras. Mais il est vrai qu’elle requiert des orchestres et des choeurs specialisés autant que faire se peut, sans parler du travail de recherche et d’interprétation que cela implique.

MB : Vous vous êtes beaucoup consacré au rayonnement de la musique baroque française. C’est un bien bel hommage, de la part d’un artiste venu d’un pays voisin ?

RVM : Je suis Belge d’origine flamande, le français n’est donc pas ma langue maternelle. Mais je me sens très proche de la culture française, elle-même entretenant des liens très forts avec la culture belge. Je ne suis d’ailleurs pas le seul étranger à avoir suivi cette démarche : pensez à ce que fait depuis plus de trente ans un célèbre Américain [William Christie] pour promouvoir la musique baroque française ! J’ai le sentiment que la musique baroque française a encore besoin d’être défendue et célébrée, au nom de génies tels Lully, Rameau, et j’en passe…

MB : On ne peut que souscrire à votre avis. Et quels sont vos projets pour les prochains mois ?

RVM : J’entame bientôt une tournée avec William Christie pour des airs de cour aux Etats-Unis et à Nantes. De mon côté je recherche un certain équilibre entre opéras, oratorios et musique de chambre.

MB : Merci Reinoud van Mechelen, nous tenterons de vous suivre dans vos prochains concerts, tout au moins dans l’Hexagone !

Propos recueillis par Bruno Maury