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Iphigénie en Ontario. VII-Les Représentations (du 31 octobre au 7 novembre)

Publié dans : Bonus - Digressions
7 novembre, 2009

Iphigénie en Ontario

Journal de répétitions avec du suspense, de l’action, de la musique, des Polaroïd 600 et des ballets, par Monsieur Charles Di Meglio augmenté for the eyes delight de photographies disparates 

VII-Les Représentations (du 31 octobre au 7 novembre)

 

Peggy Kriha Dye and Artists of Atelier Ballet © Bruce Zinger

 

Samedi 31 octobre 2009,

PREMIERE

(le travail sur un spectacle ne s’arrêtant pas le soir de la première, ce journal continuera à rendre compte de chacune des représentations, mais pas des journées entre celles-ci, qui risquent d’être fort ennuyeuses, sinon pour les adeptes de la prose de l’auteur de la présente, aux rares quels, il est conseillé d’attendre la publication imminente des Mémoires en six-cents volumes, chez la Bibliothèque rose) 

J’arrive au théâtre vers 15 heures, évidemment, une heure indécemment matinale pour une représentation prévue à 19h 30. Et je sais que j’y trouverai Marshall en proie à des affres tortueux, griffonnant fiévreusement ses lettres de première — une des rares traditions que l’on retrouve des deux côtés de l’Atlantique: les cadeaux et les cartes de vœux qu’on s’échange avant une première.

Je le trouve dans la loge des danseurs, étonnamment calme, et toutes ses cartes rédigées. Nous discutons, tandis que j’écris mes vœux sur des supports achetés peu de temps auparavant — de très beaux dessins de George Wolfe Plank, couvertures de numéros de Vogue des années 20 (choisis après avoir hésité entre ceux-ci et des reproductions de gravures de Hokusai). Bref, le temps se passe agréablement.

J’aime les premières, l’ambiance qui règne dans les coulisses, la nervosité générale, mais aussi la joie de tous de pouvoir enfin montrer publiquement le résultat d’un travail agréable, et le bonheur de partager ce moment ensemble, avec les allers-retours de tous dans toutes les loges, pour y déposer les cartes et cadeaux, espérant les trouver vides pour que la surprise de leur occupant soit plus grande encore, les embrassades, les vœux réitérés à l’oral…

Les cartes de Kres sont magnifiques. Il se plaît dans son temps libre à peindre, et a, pour l’occasion, réalisé une sublime peinture d’après une scène de l’acte IV de l’opéra, montrant Oreste, Iphigénie et les prêtresses autour de l’autel du sacrifice, qu’il a ensuite fait reproduire sur de belles cartes. Je me vois offrir, entre autres, un superbe Toyokuni par Marshall et Jeannette — d’habitude, les cadeaux de première ne sont jamais aussi luxueux, et je suis très ému.

Bref, le spectacle commence, se déroule, et se passe sans incident aucun, si ce n’est pendant l’ouverture où une des images effroyables du cauchemar d’Iphigénie manque de faillir à cause d’un bête problème technique. 

Je reste debout au fond de la salle avec Marshall (où je peux enfin gigoter tout mon saoul), et nous sommes pris par la tension des évènements dépeints sur scène. Tous les artistes donnent leur meilleur, sont au sommet de leur art, et le drame est à son comble, tout frémit à travers l’opéra. La représentation est vraiment très belle — indéniablement ce que nous avons vu de mieux depuis le début de la production. 

Nous sommes tous très heureux, et toute l’équipe réunie fait la fête dans le théâtre ensuite jusqu’à une heure raisonnable, et nous rentrons tous tandis que les rues et les métros sont envahis de jeunes gens en costumes terrifiants, se rendant tous à des soirées en l’honneur des morts, pour Hallowe’en.

 

Shinagawa, la deuxième des 53 stations du Tokkaido, par Toyokuni III – D.R.

 

Dimanche 1er novembre 2009

2ème représentation 

Je n’aime pas les matinées, et je n’aime pas les deuxièmes. Les matinées parce qu’il faut se lever tôt, et que je n’aime pas les représentations en journée. Les deuxièmes parce que tout se passe toujours mal. Je n’étais donc pas très en faveur de la représentation d’aujourd’hui, qui cumulait ces deux tares…

Je n’avais qu’à moitié tort: jamais n’avons-nous eu tant de problèmes techniques depuis que nous avons emménagé dans le théâtre: un morceau de soie rouge qui doit tomber des cintres pendant l’ouverture refuse obstinément de le faire, et reste suspendu en l’air, tandis que le régisseur lumière doit ré-agencer toutes les lumières de l’acte un, pour pouvoir éteindre les projecteurs susceptibles d’enflammer le tissu.

Et à la toute fin, lorsqu’Ambur doit, grâce à un jeu d’éclairage pourtant simple, apparaître en Diane aux yeux émerveillés de tous, comme par miracle, eh bien, les lumières ne s’allument pas, et la pauvre soprano, qui a attendu tout l’opéra pour pouvoir enfin être vue, ne le sera qu’aux saluts, devant un public se demandant un peu qui elle est…On l’entend, et elle est en grande forme vocale, mais on ne la voit pas…

Mais mis à part ces deux incidents — la représentation se passe plutôt bien, et le public, âgé, est conquis, et nous administre une standing-ovationgénérale de plusieurs minutes.

Aujourd’hui, le premier hautbois, John Abberger, s’est essayé à des ornements sur son solo en ouverture de l’air O malheureuse Iphigénie. De très beaux ornements qui me plaisent beaucoup (à la grande surprise d’Andrew, puisque je démontre ainsi que je ne m’intéresse pas qu’à la ligne de basse comme je l’avais affirmé la veille). 

Demain, repos — mais les critiques vont paraître pour la plupart, et nous savons que le plus important journal canadien va nous assassiner: ils nous ont envoyé un journaliste qui déteste ouvertement Opera Atelier — how absurd can you get?

 

Charles di Meglio