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« J’ai pêché chaque jour et je ne me suis pas repenti, maintenant la peur de la mort me tourmente, car dans les enfers on ne peut plus arriver à la rédemption » – Troisième nocturne, septième répons

Muse4
31 décembre, 2011

Jan Dismas ZELENKA (1679-1745)

Officium defunctorum ZWV 47
Requiem in D ZWV 46

Hana Blažíková (soprano), Markéta Cukrová (alto), Sébastian Monti (ténor), Tomáš Král, Marián Krejčí (basses)

Collegium 1704 & Collegium Vocale 1704 
Direction Václav Luks 

2 CDs, 61’26 + 40’04, Accent, 2011 (enr. 2010).

 

Comme c’est le cas de la plupart des grandes étapes ponctuant la vie de tous souverains, les obsèques d’un roi recouvraient au XVIIIème siècle une ampleur nationale. Le prince électeur de Saxe et roi de Pologne Auguste II mourut le 1er février 1733 ; Jan Dismas Zelenka était alors en charge du poste de maître de chapelle et de la direction de la musique des messes pour la cour catholique de Dresde. Il dut ainsi composer l’ensemble des œuvres que recouvrent des obsèques royales, à savoir un office des ténèbres, traditionnellement célébré au cours d’une veillée, et un requiem. Les précédents enregistrements du Collegium 1704 (la Missa votiva puis I Penitenti al Sepolchro del Redentore, chez Zig-Zag Territoires en 2008 et 2009) nous ont révélé tout le faste théâtral cher à Zelenka, compositeur bohémien qui a fait de la musique sacrée son domaine de prédilection. Bien que présentant deux œuvres majeures à l’écriture incroyablement riche,  cet enregistrement laisse derrière lui quelques petites déceptions, peut-être imputables à l’ampleur du travail sollicité.

Dès l’Invitatoire initiant l’Office des Défunts, la distribution vocale s’avère d’une grande inégalité. Si le chœur possède au sein de ses pupitres un bel équilibre et semble comme animé d’un seul cœur, son premier dialogue avec Markéta Cukrová révèle, par contraste, la monochromie du discours de celle-ci et un certain penchant pour l’emphase perpétuelle. Sa voix, bien timbrée, n’est pourtant pas sans charme et pourrait davantage explorer la large palette de nuances que lui offre sa projection puissante. Mais le danger qui guette ces voix généreuses est bien souvent de se contenter de « faire du beau son », de rester dans un pathos de principe, au détriment des dynamiques et de la mise en relief de la musique et du texte qu’elle sert. C’est ce qui se produit dans le Psaume 95, sorte de récitatif très imagé qui exigerait une interprétation moins mesurée (notamment au vers 8), dessinée par des consonnes plus présentes (à l’instar de l’air « Recordare » du Requiem) et des silences d’articulation plus nombreux. Le sujet est en effet celui de la mort, celui des soupirs, des derniers instants d’une vie humaine qui, à l’approche de l’ultime rencontre avec l’Inconnu, se sent envahie d’une angoisse sans fond et de remords inconsolables. Il faut donc du sentiment, oui ; mais plus que du sentimentalisme, la musique de Zelenka réclame un engagement sans fard et sans tiédeur.

Sébastian Monti s’inscrit dans une tendance inverse à celle de son homologue alto. Avec une voix parfois instable et quelques respirations intempestives, le ténor semble plus à son aise dans les récitatifs que dans les airs. Son articulation franche et fidèle à l’accentuation de la langue convainc de ses talents de comédien lors sa première intervention (« Tædet animam meam »).

Les deux basses possèdent quant à elles un timbre chaud et clair, avec un contour plus soyeux chez Tomáš Král. Ce dernier adresse à travers l’air « Manus tuæ fecerunt me » (Premier Nocturne) une supplique touchante, pleine de déférence. Accompagné d’abord par l’orchestre, un sentiment de plénitude émane de la longue pédale de basse qui palpite d’une imperceptible légèreté, au rythme de profonds battements. D’un caractère martial, le duo de basses « Turba mirum » du Requiem révèle cependant une certaine imprécision rythmique que l’on retrouve dans l’Offertoire, lors du solo de Marián Krejčí. Peut-être cette tendance à presser devait-elle illustrer la crainte de voir « les âmes de tous les fidèles défunts » tomber « dans le lieu des ténèbres » mais elle produit en réalité une grande confusion qui brouille les traits virtuoses confiés aux bassons, mouvements descendants venus justement illustrer cette chute.

Hana Blažíková demeure donc l’unique soliste à convaincre aussi bien dans de longs airs que dans les brèves strophes au sein d’une petite formation. Dans le Christe du Requiem, son timbre légèrement cuivré rencontre celui du chalumeau, et tous deux se fondent sur certaines tenues de manière si intime, qu’il devient impossible de les isoler. Sa voix agile et bien posée lui permet d’évoluer avec une égale présence dans tout son registre et d’ornementer avec facilité, bien que ce ne soit qu’à de rares occasions.

Zelenka a pris soin de confier à chaque instrument un interlude, une phrase à habiter, procédé qui enjoint les différents membres de l’orchestre à instaurer entre eux un réel dialogue. Les flûtes de Julie Braná et d’Annie Laflamme, par exemple, forment un duo complice qui sait épouser les lignes vocales et en exprimer le texte de manière frappante (sur « Venite » dans l’Invitatoire).  L’orchestre dans son ensemble bouillonne d’une grande force expressive qu’il pourrait parfois déployer davantage, notamment les basses qui tiennent dans les dynamismes un rôle moteur. Il fait montre par ailleurs d’une virtuosité étourdissante dans de nombreux passages dont l’écriture figure la houle, la gloire divine ou encore le feu d’amour purificateur. Il sait également traduire les souffrances de l’âme par un son dense et des fins de phrases soignées jusqu’à l’expression du soupir.

Par cet enregistrement, Václav Luks réaffirme la force des œuvres de Zelenka qui révèlent à chaque fois une écriture étonnante. Le Requiem rompt en effet avec l’atmosphère de profonde affliction laissée par celui de Mozart ou de compositeurs plus tardifs, pour proclamer avec force trompettes, cors et timbales l’espérance chrétienne à travers un Introït triomphal. Mais Zelenka ne s’écarte pas pour autant de la tradition qui confiait au chant grégorien une place centrale dans la liturgie. Les lectures des second et troisième nocturnes de l’Office ainsi que de nombreux passages du Requiem se voient donc traités dans le plain-chant le plus simple. Le tableau comporte donc des éléments très divers qui s’imbriquent de manière complexe et font appel à des compétences multiples. Le mérite du chef tchèque est d’avoir su exhumer ces œuvres en leur insufflant un certain renouveau, bien qu’il nous laisse parfois un goût d’inachevé.

Il est par ailleurs dommageable que livret accompagnant les disques comporte de nombreuses coquilles dans le texte et sa traduction, ainsi qu’un décalage pour les plages du Requiem.

Isaure d’Audeville

Technique : beau son d’ensemble, bien que l’articulation des basses instrumentales reste dans la pénombre.