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« (…) je dirai que nous aimons leur musique à en mourir. Et nous espérons que tu l’aimeras, toi aussi, cher public. » (Manfredo Kremer)

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2011

« Venezia »

Œuvres de Rosenmuller, Legrenzi et Stradella 

Sonata nona (Johann Rosenmüller) / Sonata terza à 3 (Giovanni Legrenzi) / Sinfonia XVIII (Alessandro Stradella) / Sonata decima (Johann Rosenmüller) / Sonata terza à 4 (Johann Rosenmüller) / Sonata settima (Johann Rosenmüller) / Sinfonia XI (Alessandro Stradella) / Sonata seconda (Johann Rosenmüller) / Sonata prima (Giovanni Legrenzi) / Sonata undecima (Johann Rosenmüller) / Sinfonia XXII (Alessandro Stradella) / Sonata sesta à 4 (Giovanni Legrenzi) / Sonata duodecima (Johann Rosenmüller)

The Rare Fruits Council :
Guadalupe del Moral (violon), José Manuel Navarro (violon, alto), Andoni Mercero (violon, alto), Marco Ceccato (violoncelle), Xavier Diaz (archiluth), Luca Guglielmi (clavecin, orgue) 

Direction Manfredo Kremer

81’53, Ambronay Editions, 2011.

A la manière des narrations chorales qui parsèment les long-métrages d’aujourd’hui, Manfredo Kremer a construit le programme de ce séjour vénitien autour de la figure de 3 protagonistes qui se croisèrent du côté de la Lagune vers 1677, et dont on ne sait s’ils se sont connus. Le miracle du concert et du CD autorise dès lors cet échange imaginaire, que The Rare Fruit Council engage avec poésie et fermeté.

On demeure ainsi frappé par la stupéfiante beauté des cordes, soyeuses, grainées, chantantes, de même que par une liberté rythmique et une apparente spontanéité que la structure encore peu normée des sonates à l’époque ne fait que renforcer. A cela s’ajoute une vivacité bouillonnante doublée d’une éloquence fière, une manière théâtrale raffinée et rayonnante qui séduit par son dynamisme des convertis.

Nous avons brièvement mentionné la beauté des cordes. C’est un peu court, car Manfredo Kremer en peintre de lumières, a habilement joué sur les combinaisons de timbres et les effectifs, d’une Sonata Seconda à 2 violons solistes de Rosenmüller où le duel virtuose des solistes s’entrelace dans un corps à corps sensuel, à la Sinfonia XXII de Stradella plus traditionnellement composée pour violon, violoncelle et basse continue mais où l’inventivité troublante du compositeur, ses chromatismes dérangeant et sa modernité insaisissable. On regrette toutefois la discrétion de l’archiluth de Xavier Diaz, peu perceptible tout au long de l’enregistrement,.

Le discours sait à chaque détour se faire dense et complexe, tout en reniant pas un certain hédonisme mélodique, et cette succession de sonates constitue un hymne au contrepoint et à la diversité. Si Rosenmuller n’hésite pas à perpétuer un style archaïsant propre à la première moitié du XVIIème siècle, Legrenzi n’abandonne pas pour autant l’enchevêtrement des pupitres au profit de la primauté mélodique : la Sonate sesta a 4 de Legrenzi, sombre et douloureuse, avec ses archets torturés que le Rare Fruit Council sculpte avec déchirement en une agonie de chaque note qui semble expirer, devient un concentré de Passion que réfute les arabesques volages de la Sonata terza à 3 du même compositeur, plus extravertie, charmante et vaine. Avec Stradella, le langage s’épure, se tourne vers l’avenir, tend l’oreille vers une sorte de Corelli en plus frais, audacieux et spectaculaire, au risque de déséquilibrer le discours. La Sinfonia XI rieuse, généreuse, moirée, se révèle d’une instabilité d’humeur qui surprend l’auditeur, appelle sans cesse son attention, le mène sur l’égarement des chemins de traverse.

Alors, une fois le match achevé avec ses prolongations jusqu’à la 81ème minute d’un disque techniquement rempli jusqu’à la gueule, faut-il annoncer vraiment un vainqueur à ce trilogue, sinon la musique et les musiciens ?

Alexandre Barrère

Technique : captation chaleureuse restituant fidèlement le timbre des instruments. Archiluth en retrait.