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« Je n’ose pas, je vous le dis tout bas, je n’ose pas »

Muse4
19 mars, 2013

Francesco Antonio PISTOCCHI (1659 – 1726)

Il Martirio di San Adriano  1692 – Modène

San Adriano – Alessandro Carmignani – alto
Natalia – Patrizia Vaccari – soprano
Claudio – Gianluca Ferrarini – ténor
Massmiano – Sergio Foresti – basse

Compagnia de Musici
Dir. Alessandro Ciccolini

97’03, 2 CDs,  Pan Classics, 2013.

Le bégaiement de l’Histoire est souvent cruel aux réels génies. Les destinées sublimes comme celles de Händel, du père Bach ou d’autres pléiades baroques n’est plus à refaire, elles sont là à briller et dominer l’empyrée. Mais, les sœurs perdues des muses musicales, celles qui se voilent d’ombre ou que l’histoire a enfermées dans un linceul à jamais cousu par l’indifférence ?  Mnémosyne est infidèle et inconstante avec ses amours. Et oublie à tout jamais ceux qui n’ont pas séduit autrement que par les tendances qu’elle sème au gré de ses caprices.

Tel est le cas de Francesco Antonio Pistocchi dont la destinée est fascinante. Très récemment redécouvert, ce musicien incomparable pourra faire dire aux musicologues à podium qu’il n’est pas au niveau d’un tel ou d’un tel. Qu’importe la classification, si l’être humain n’est pas inerte comme un élément chimique. Certains, se prendraient-ils pour des Mendeleïev de fortune, maniant la plume aisément et posant les limites de leur propre médiocrité et étroitesse d’esprit ?

C’est d’Allemagne que nous est réapparu cet insigne personnage. En effet, c’est en 2011 seulement que le public de Dresde a pu réentendre son magnifique Narciso de 1697 avec entre autres l’incomparable sirène Roberta Invernizzi. La sortie au disque du Martirio di Sant’Adriano de 1682 est un petit évènement, pas forcément pour des raisons commerciales, mais un pied de nez à l’oubli musicologique.

Francesco Adriano Pistocchi est né à Palerme en 1659, il est mort à Bologne en 1726. Sa vie traverse une période riche en bouleversements musicaux. Pistocchi est né dans une famille musicale, son père était musicien à San Petronio. Le vivier Sicilien à cette époque donnera dans la même génération que Pistocchi l’un des plus grands génies de l’époque baroque, Alessandro Scarlatti. Mais, Francesco Adriano est précoce, il compose et publie à huit ans un recueil de pièces instrumentales, ses Capricci puerili. A onze ans,  il est châtré et devient un des castrats les plus en vogue de son temps, allant dans la plupart des cours d’Allemagne et d’Autriche. A la fin de sa carrière, il devient un des plus prestigieux professeurs et un pédagogue hors pair ; parmi ses élèves nous retrouvons Antonio Bernacchi, le ténor Annibale Pio Fabbri et le futur professeur du jeune Mozart à Bologne, Giovanni Battista Martini.

Pourquoi revenir à Pistocchi ? Pourquoi recréer à la fois Il Narciso où la colonne vertébrale de l’intrigue est le chœur « Non è piacer piu grato che viver senz’Amore in liberta » et Il Martirio di San Adriano qui met en valeur la fidélité féminine à toute épreuve ?

Notre époque, subissant un  réel paradoxe moral court vraisemblablement du désintérêt pour l’engagement et un libertinage sans réelle révolte et une moralité quasiment étriquée. Si ces deux œuvres témoignent de mentalités d’antan, elles peuvent parler aux années 2010 avec une force percutante de l’idéal et de la réalité sentimentale du moment. 

Il Martirio di San Adriano fut créé pour un mariage, mais sans nous attarder sur l’histoire, il est important de soulever que, contrairement aux fables morales de la fin du XVIIème siècle, le rôle de Natalia, la femme d’Adrien, n’est pas celui de la martyre sacrificielle ou celui de la vierge pure et chaste, mais celui de l’épouse forte, un personnage à la Garcia Lorca. La modernité du langage est épatante et nous place en porte à faux de la figure du XIXème où la femme est folle, vierge, pute ou sorcière. 

Et pourtant, cette intégrale ne nous convainc qu’à moitié. Nous avons admiré le savoir-faire certain de la Compagnia dei Musici et de l’extraordinaire Alessandro Ciccolini. Or, la magie ne prend pas, l’orchestre est bon et la direction sans fard malgré quelques beaux moments. Le manque de prises de risque parfois rend l’œuvre fade et l’interprétation sans charme ni personnalité, ce qui est bien dommage parce que la partition a l’air de renfermer des petits bijoux exquis.

Côté voix, l’Adriano d’Alessandro Carmignani est intéressant,  avec une voix d’alto assez souple dans les graves, mais un rien voilée dans les aigus. Il campe le martyre fièrement et sans faillir dans les difficultés cachées de la partition, nous souhaiterions le découvrir davantage dans des futurs rôles peut-être mieux axés sur sa voix.

Patrizia Vaccari possède un très joli soprano. Cependant, la nuance manque à cette voix à la fois fragile et évocatrice, elle passe malheureusement sur les portées du forte au piano sans s’arrêter sur le détail qui pourrait rendre bien plus touchante son interprétation. Natalia est un personnage fort et Pistocchi offre des pages sublimes à la chanteuse mais elle reste un peu en deçà. Fort dommage.

Le Claudio de Gianluca Ferrarini a tout pour faire briller son timbre. Hélas,  le ténor reste timide sur les vocalises où nous aurions souhaité un peu plus d’investissement, de bravoure et de nuances. C’est un rôle qui demande un peu plus d’engagement de soudard et nous trouvons que Monsieur Ferrarini reste dans la retenue.

Finalement c’est le Massimiano formidable de Sergio Foresti qui nous rassure. Cette basse au sens absolu du théâtre et de la musique nous ravit avec ses terribles interventions qui sont dignes de celles du cruel Valens dans la Theodora de Händel. Sergio Foresti comprend le style et donne une épaisseur dramatique à son personnage, dominant les nuances sans partage. Nous dirons que c’est lui qui mène cet enregistrement.

Francesco Antonio Pistocchi, du haut de sa niche de compositeur ancien, admire-t-il ce qui a survécu de son incroyable production ? Alors que ce qui fit sa renommée est enseveli à jamais sous les sables moraux du temps, nous reste l’approximatif de ses compositions, un palimpseste offert aux soins infidèles de Mnémosyne. Nous espérons, peut-être en vain,  que ce disque soit le timide socle du piédestal de Pistocchi. La création doit prendre des risques à l’heure de l’audiovisuel et du temps court, seules les aventures et l’esprit courageux peut secouer durablement le sablier et rendre à nos yeux les trésors des siècles engloutis.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation manquant parfois de liant.