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“Je suis jaloux de tout ce qui te touche / De l’air qui si souvent entre et sort par ta bouche”

16 juin, 2010

Théophile de Viau

Les Amours tragiques de Pyrame & Thisbé
Benjamin Lazar

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Théophile de Viau (1590-1626)
Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé

Lorenzo Charoy (Lidias, Disarque, le Messager), Julien Cigana (Bersiane, Syllar), Benjamin Lazar (Pyrame), Anne-Guersande Ledoux (La mère de Thisbé), Louise Moaty (Thisbé), Alexandra Rübner (Narbal, Deuxis, la confidente de la mère), Nicolas Vial (le Roy).
Adeline Caron (scénographie), Alain Blanchot (costumes), Christophe Naillet (lumières), Mathilde Benmoussa (maquillages), Louise Moaty (collaboration artistique).
Mise en scène de Benjamin Lazar.

27 mai 2010, Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet, Paris.

Le rideau se lève. Une demi-pénombre que vient à peine troubler la rampe et des herses de bougies, tournées vers les coulisses. Deux machinistes se tiennent, droits, écoutant le silence de la salle. Tendus vers eux, les écoutant aussi, nous les voyons tourner lentement les herses vers le fond de la scène.

Trois fois.
Et la magie s’opère, délicatement.
La scène s’éclaire de ces bougies, lentement.
Nous sommes saisis, et le spectacle peut commencer. Nous savons déjà que notre attention ne faiblira plus.
Le texte, les lumières, les acteurs qui font jaillir les images si prodigieusement évocatrices et parlantes de Théophile, tout nous tient en haleine du début à la fin.

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Le récit de son songe terrible (qui jamais en son obscurité / N’a fait voir tant d’horreur, ni tant de vérité), par la mère de la malheureuse amante, formidable Anne-Guersande Ledoux, nous effraie au moins autant qu’elle, et le spectre de Thisbé venant tout à coup la hanter nous apparaît aussi sûrement qu’à elle-même, lorsque sa voix, passant brusquement en tête, nous évoque la fin du rêve. Le récit est tant empreint de force, de puissance que nous frissonnons, tant pour les fantômes vus dans la nuit, qu’en imaginant le malheureux destin, imminent, des amants maudits des étoiles (le titre la dévoilant déjà presque, devrions-nous tant craindre de dévoiler la fin de la tragédie?).

Mais si les images affreuses, sanglantes, ne manquent pas (Je ferais dans mon sein une large blessure / Et sa chair dans la mienne aurait sa sépulture…), c’est beaucoup d’amour et de désir dont nous parle cette pièce. Un amour et une suavité que Benjamin Lazar a su apporter avec une rare délicatesse sur scène.

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Tant par les images que le metteur en scène — les deux amants, séparés par un mur, ne peuvent se parler qu’à travers une petite ouverture qu’ils y ont découverte, ce qu’il évoque en plaçant les acteurs de part et d’autre de la rampe; Pyrame mort, que tente si tendrement de réveiller Thisbé, ressemble à Herbert Cherbury se reposant après un tournoi dans la délicate miniature d’Isaac Olivier… — a créées, que par l’interprétation de l’acteur dans le rôle de l’amant.

Toute l’élite parisienne présente dans l’orchestre de l’Athénée le soir de la première en conviendra (mis à part peut-être un chef baroque que nous ne citerons pas): l’écoute déjà forte, montait d’un cran dès que le comédien-metteur en scène entrait. Même la voisine de l’auteur de la présente alors ne s’éventait plus de son programme, bien qu’elle le fît sinon, sans la moindre vergogne, pendant tout le spectacle (nous espérons qu’elle n’en a cependant pas perdu une miette).

Benjamin Lazar maîtrise tout, et nous fascine. La gestuelle est précise, la déclamation délicate et suave. Tout coule, et nous entraîne. Lorsque les amants se parlent de part et d’autre du mur, la gestuelle se fait rare, mais nous sommes tendus comme les deux héros l’un vers l’autre, et la tension est comble. Nous respirons, vibrons avec eux, et respirons ce même souffle que Pyrame évoque avec une tendresse non-pareille: je me sens jaloux de tout ce qui te touche, / De l’air qui si souvent entre et sort par ta bouche…

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Et lorsqu’enfin arrive le terrible monologue final de Pyrame, tous nos sens nous projettent sur scène, avec suavité lorsque l’amant se réjouit de la nuit, de la nature, qui abriteront son amour, avant de nous faire trembler, progressivement, à mesure qu’il découvre, peu à peu, les pas du lion, ceux Thisbé, le sang, son voile… Malgré les images féroces du texte (seize répétitions du simple mot sang dans les cent-soixante-dix derniers vers du héros), l’amour est tellement puissant, qu’elles nous paraissent délicates et suaves (“Ah! beau sang précieux qui, tout froid et tout mort…”), et éclatent de tendresse. C’est avec Pyrame que nous mourrons, avant que sa malheureuse amante ne le découvre. Rien ne nous touche plus alors, et la fin que se décide Thisbé nous paraît alors ardemment désirable, et nous mourrons à nouveau avec elle.

Et tandis que le rideau descend, lentement, et que le parterre se fend en applaudissements tonitruants, lentement, l’on sort de cette langueur mortelle, et nous comprenons que ce n’était pas vrai, que ce n’était que (?) du théâtre — et voilà les héros qui se relèvent, encore vivants, et, sortant de notre transe, nous pouvons enfin nous joindre au reste de nos semblables, et congratuler bruyamment la troupe du Théâtre de l’incrédule et son metteur en scène Benjamin Lazar.

Charles Di Meglio

Site officiel de l’Athénée Théâtre Louis Jouvet