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Jordaens, La gloire d’Anvers (Petit Palais, Paris)

12 janvier, 2014

« Jordaens, La gloire d’Anvers »

 Petit Palais, Paris, du 19 septembre 2013 au 19 janvier 2014

Affiche de l’exposition © Petit Palais

Pour ceux qui n’y sont pas déjà précipités, il reste encore deux semaines pour apprécier le talent de Jacques Jordaens (erronément rebaptisé Jacob par les historiens de l’art pour faire plus « flamand »), souvent hélas considéré comme un peintre mineur et un peu grossier, dont la truculence explose dans « Le Roi boit » et autres saynètes caricaturales et moralisatrices. Pourtant, l’artiste fut un homme complet, capable de sujets religieux caravagesques, comme de sujets mythologiques, et avec un penchant pour la dépiction d’animaux. Mais n’en disons pas plus, notre rédacteur Bruno Maury s’est plongé pour nous dans l’œuvre du « plus flamand des flamands ».  [M.B]

Jordaens, ou la truculence du baroque flamand

Elève de Rubens, à l’atelier duquel il collabora entre 1617 et 1620, à la même période que Van Dyck – qui se spécialisa ensuite dans le portrait aristocratique, Jacob Jordaens s’est taillé une place originale au sein de la peinture flamande du XVIIème siècle. Bien qu’influencé (notamment dans sa première période) par Caravage et son traitement de la lumière, le peintre a passé toute son existence à Anvers, où il a dirigé l’atelier de peinture le plus prospère de la ville, qui lui a assuré une confortable aisance financière. En témoigne son opulente maison, dont les plafonds étaient décorés de l’opulente série des douze signes du Zodiaque. Le riche « Autoportrait du peintre, avec sa femme Catharina van Noort, leur fille Elisabeth et une servante » (qui sert d’affiche à l’exposition) ne laisse aucun doute sur sa condition de bourgeois anversois. Il nous renseigne aussi sur les goûts musicaux du peintre, qui arbore un luth sur son côté gauche. La musique et les musiciens apparaissent d’ailleurs régulièrement dans ses toiles, en particuliers les joueurs de la populaire cornemuse (dans la série du « Le Roi boit »).

Jacques Jordaens (1593-1678), Portrait de la famille Jordaens avec une servante
© Museo nacional del Prado, Madrid

Sa technique picturale est également très caractéristique. Comme Rubens, il sait saisir les personnages dans l’instant, les mettant en scène dans une composition géométrique savante. Comme Caravage, il sait jouer avec la lumière. Mais ce qui le caractérise le plus est incontestablement ce sens des riches harmonies chromatiques, souvent construites à partir des seules couleurs primaires, ainsi que la touche naturaliste (ici une grappe de raisin, là un perroquet, un chien ou des vaches) qui se reflètent dans quasiment tous ses tableaux. Bref, Jordaens est incontestablement le plus flamand des grands peintres flamands du XVIIème siècle. 

L’exposition du Petit Palais offre un panorama complet de sa production. Si les œuvres installées à demeure (les toiles marouflées du Zodiaque, réinstallées au Palais du Luxembourg, ou le décor de la Salle d’Orange à La Haye) n’ont pu être transportées, les autres œuvres proviennent des musées du monde entier (ainsi la version de « Le Roi boit ! » conservée au musée de Jérusalem, présentée en regard de celle visible à Bruxelles, ce qui permet une intéressante comparaison). On peut d’ailleurs noter en passant que, comme de nombreux peintres de l’époque, Jordaens n’hésitait pas à réaliser -ou plutôt à faire réaliser, car il était aidé de nombreux apprentis- plusieurs versions d’une même toile, avec des variations plus ou moins prononcées. Sur ce plan, les compositeurs d’opéras baroques, qui reprirent de manière assez systématique au XVIIIème siècle l’orchestration des livrets à succès de leurs prédécesseurs plus ou moins éloignés, n’ont donc rien inventé !

Jacques Jordaens, Les quatre apôtres, vers 1625-1630
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/René-Gabriel Ojéda

 Les premières salles s’ouvrent sur les peintures religieuses. Si Jordaens s’était converti au calvinisme (discrètement : les terribles affrontements religieux de la fin du XVIème siècle étaient encore dans les mémoires, et les archiducs régents veillaient à maintenir la domination exclusive du catholicisme dans les Pays-Bas espagnols, comme on les appelait alors), il ne pouvait négliger les nombreuses commandes de l’Eglise. Sous l’impulsion des Jésuites, la Contre-réforme initialement empreinte d’austérité avait rapidement basculé dans un triomphalisme qui s’étendit à l’ensemble de l’art religieux, tant au plan pictural (les grandes compositions d’autel ou de chapelles) qu’au plan musical (comme nos fidèles lecteurs le savent bien). Témoignent notamment de ces commandes une « Adoration des bergers » (1618) de grand format (avec déjà un fort souci naturaliste qui se reflète dans le bœuf du premier plan), ou « Les quatre Evangélistes » (vers 1630) aux étonnants visages burinés de rudes paysans flamands. Cette production n’est toutefois pas à notre sens celle qui rend le mieux hommage au talent de l’artiste : si la lumière est souvent traitée à la manière caravagesque, les harmonies chromatiques y sont en général assez pauvres.

Une salle illustre différents aspects des décors éphémères. Jordaens avait participé sous la direction de Rubens à l’élaboration des décors pour la « Joyeuse Entrée » de l’Infant Ferdinand à Anvers, le 17 avril 1635. Une toile de grandes dimensions nous en est parvenue : « Le mariage de Maximilien d’Autriche et de Marie de Bourgogne », qui commémore l’union des Ducs de Bourgogne avec les Habsbourg. Aux Pays-Bas près la mort du Stathouder Frédéric-Henri, sa veuve s’adressa à Jordaens pour réaliser sa pompe funèbre, dans son palais des environs de La Haye, la Maison au Bois, transformé pour la circonstance en mausolée : ce fut la Salle d’Orange (1652), avec son monumental « Triomphe du Stathouder Frédéric-Henri », dont une étude est visible dans cette salle, intelligemment appuyée d’une vidéo rappelant les conditions de la création de ce décor.

Mais Jordaens est surtout connu pour ses scènes de genre, et ses peintures mythologiques ou inspirées des fables de l’Antiquité. Parmi les premières, la délicate « Servante avec une corbeille de fruits et un couple d’amoureux » (vers 1630, musée de Glasgow) affiche une inspiration nettement Renaissance, avec le cartouche sculpté qui l’enveloppe (magnifique exemple de trompe-l’œil) et la lumière caravagesque qui baigne les amoureux, tandis que les raisins de la corbeille offrent une démonstration éclatante de la précision naturaliste de Jordaens. Les « proverbes » (dont le tableau est orné d’une inscription) ont un caractère à la fois satirique et moralisateur. Dans le « Connais-toi toi-même », une jeune fille est entourée d’un fou qui lui présente un miroir, et d’un vieillard qui lui indique un sablier, symbole du temps qui passe, et de la beauté éphémère. « Comme les vieux ont chanté, les jeunes jouent de la flûte » contient également un message moral sur l’exemple que doivent donner les aînés aux plus jeunes. Nous y décelons avec plaisir un truculent joueur de cornemuse, et de jeunes enfants soufflant dans leur flûte, tandis que les vieillards ridés semblent passablement ridicules. Les deux versions précitées de « Le Roi boit ! » constituent certainement les toiles les plus emblématiques de cette production. La version des musées de Bruxelles affiche un goût scatologique marqué, « hénaurme » et rabelaisien, que ne dédaignaient pas les contemporains ; elle figure accompagnée d’une version plus « sage » conservée au  musée de Jérusalem.

Jacques Jordaens, L’Enlèvement d’Europe, 1643 © RMN/Philipp Bernard

Les fables antiques sont le prétexte à des compositions d’assez grandes dimensions, fortement influencées par des partis pris iconographiques du peintre parfois en fort décalage avec les circonstances décrites dans les textes. Ainsi le « Mercure et Argus » (vers 1620) est transposé dans un univers très champêtre ; Io et la génisse qui l’accompagne sont peintes avec un soin particulièrement réaliste, Argus est figuré par un vieux berger appuyé sur son bâton et accompagné d’un chien de troupeau. Autre épisode des amours jupitériennes, « L’enlèvement d’Europe » (1643, musée de Lille) est lui aussi transposé dans un cadre champêtre (plutôt que maritime), avec un troupeau de bovins également très réaliste. « Le banquet de Cléopâtre » (1653, musée de l’Ermitage) constitue assurément une des plus belles productions de cette veine antiquisante : le burlesque appuyé de la scène (avec un fou qui présente un perroquet dans un angle supérieur) contraste avec la finesse exquise des pièces d’orfévrerie, les volumes marqués des drapés et les vigoureux reflets de l’armure, qui composent une flamboyante harmonie de couleurs et de lumière.

Face à la censure religieuse, le prétexte de l’Antiquité permettait aussi de représenter de façon très directe des nus, très appréciés des amateurs. L’impressionnant  « Caudale faisant épier sa femme par Gygès » est bâti tout entier autour de la nudité centrale du personnage féminin, aux formes généreuses vigoureusement dessinées. « Le sommeil de Vénus » (vers 1645) présente lui une série de corps féminins dénudés, fermement modelés, comme on pouvait les apprécier à l’époque. En revanche, dans le « Repos de Diane », les nus du Titien paraissent réinterprétés à l’aune du réalisme flamand, avec une certaine cruauté naturaliste : les plis de la peau y sont complaisamment soulignés, à la limite de la caricature…

Fils de drapiers, et dans la tradition de Rubens, Jordaens a aussi fourni des cartons pour les manufactures de tapisseries, florissantes à cette époque. La plupart ont malheureusement disparus lors des opérations de tissage. L’exposition nous présente toutefois un précieux et rare carton du « Serviteur amenant un cheval à son maître » (musée du Louvre), dont le message moral est sous-jacent, comme dans les tableaux des Proverbes (ici : le maître doit surveiller ses subordonnés). Retenons la somptueuse tapisserie de Bruxelles de la série de « L’Ecole d’équitation » : « La levade », conservée dans un excellent état dans les musées de Vienne. Parfois aussi les maîtres lissiers se sont inspirés d’un tableau du maître pour concevoir un ouvrage : ainsi « Un piqueur et ses chiens se reposant », conçu d’après « Le chasseur avec sa meute ».

Enfin l’exposition se termine sur la présentation d’un cabinet de curiosités, qui complète l’atelier de peintre reconstitué dans une des salles. On peut ainsi se familiariser avec la préparation des couleurs à partir des pigments naturels, découvrir les caractéristiques de la technique du peintre, le tissage des tapisseries, la texture des étoffes des vêtements ou l’art de la confection des fraises chères au XVIIème siècle espagnol… Cette volonté didactique complète intelligemment la présentation des œuvres, qui ne seront pas de sitôt rassemblées en un même lieu : amateurs de peinture flamande et de peinture baroque, ne manquez pas cette exposition !

Bruno Maury

Jordaens (1593 – 1678), La gloire d’Anvers – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris. Du 19 septembre 2013 au 19 janvier 2014. Du mardi au dimanche de 10 h 00 à 18 h 00 (nocturne le jeudi jusqu’à 20 h 00) ; fermé le lundi et les jours fériés.

Rubens, Van Dyck, Jordaens et les autres. Peintures baroques flamandes aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Du 20 septembre 2012 au 3 février 2013, 2 rue Louis-Boilly, 75016 Paris. Métro : Muette, Ligne 9, RER : Boulainvilliers, Ligne C, Bus : 22, 32, 52, P.C.

Catalogue de l’exposition « Jordaens, la gloire d’Anvers », sous la direction d’Alexis Merle du Bourg. Prix de vente : 44 euros

Site officiel du Petit Palais