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Judas Maccabée, ou quand la politique emprunte le répertoire du religieux

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Oratorio
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Judas Macchabée  (Judas Maccabeus)

Oratorio en trois actes sur un livret de Thomas Morell (1747)

 

Makoto Sakurada (Judas Macchabée), Alejandro Meerapfel (Simon), Maria Soledad de la Rosa (Une Israëlite), Mariana Rewerski (Un Israëlite), Fabian Schofrin (Prêtre, Messager), Etienne Debaisieux (Eupolémée, ambassadeur Israëlite à Rome)

Choeur de chambre de Namur
Orchestre Les Agrémens
Direction : Leonardo Garcia Alarcon 

128’09, 2 CDs ; Ambronay Editions (distribué par Harmonia Mundi). Enregistrement public à l’église abbatiale d’Ambronay le 26 septembre 2009. Créé dans le cadre d’Ambronay Résidences, lors du Festival 2009. 

Conçu dans le contexte politique particulier de l’écrasement de la rébellion jacobite dans l’Angleterre du  XVIIIème siècle par le Duc de Cumberland, Judas Macchabée met en scène l’oppression du peuple israélite par un souverain syrien, et son soulèvement avec l’appui de Rome. Nous sommes toutefois loin du péplum antique à la « Jules César » : l’action n’est pas représentée, mais rapportée (voire simplement suggérée) à travers les récits qu’en font les chanteurs et les chœurs, ces derniers très présents. Et, comme le souligne la plaquette qui accompagne le livret, il ne s’agit nullement d’un plaidoyer en faveur de la rébellion jacobite, bien au contraire. Celle-ci étant notoirement appuyée par la France, après les défaites de l’Angleterre sur le continent, la malheureuse rébellion était plutôt assimilée à l’oppression extérieure, contre laquelle luttait victorieusement le peuple anglais !

L’interprétation qu’en donne Leonardo Garcia Alarcon à la tête de l’orchestre Les Agrémens restitue résolument l’atmosphère sonore de l’oratorio, dans laquelle le Chœur de Chambre de Namur révèle toutes ses qualités. A l’ouverture la direction est fluide et inspirée. Ce sera aussi le cas pour les parties des chœurs et les superbes duos, mais certains récitatifs semblent gagnés par la langueur, voire par les longueurs ! A décharge, la forme de ceux-ci est particulièrement riche et complexe, versant fréquemment dans l’arioso au maniement délicat. En revanche les chœurs se montrent remarquables d’un bout à l’autre : clarté et précision des différents pupitres, homogénéité des voix, fluidité des enchaînements. Ils renforcent l’atmosphère religieuse de l’œuvre, et reprennent admirablement les parties solos et surtout les duos.

Maria Soledad de la Rosa (Une Israëlite) nous offre de beaux moments avec son timbre clair et soyeux : d’un « O liberty thou choicest treasure » (premier acte) aux ornements délicatement ourlés, à un « So shall the lute and harp awake » (troisième acte) en passant par un « From mighty kings he took the spoils » au second acte dont les ornements aériens semblent emporter l’orchestre tout entier. Toujours au même acte, « Ah ! wretched, wretched Israël ! traduit une lamentation d’un exquis désespoir. Les duos avec Rewerski sont aussi très réussis, en particulier « Sion now her head shall raise » au second acte, et surtout le magnifique « We never will bow down » au final du même acte, repris par le chœur.

Bien que disposant d’un rôle plus réduit (Un Israëlite), Mariana Rewerski constitue un autre point fort de cette distribution. Son timbre cuivré et quelque peu androgyne, légèrement acidulé, apporte la crédibilité nécessaire à ce rôle masculin, donnant avec équilibre la réplique à Soledad lors des duos. Au second acte, la mezzo se joue avec agilité des ornements dans l’air « So rapid thy course is », chanté avec une délicatesse dénuée de toute préciosité.

Du côté des hommes, Alejandro Meerapfel (Simon) domine nettement la distribution de son timbre de baryton-basse aux graves voluptueux, à l’aise tant dans les invocations religieuses (« Pious orgies, pious airs ») que dans les appels à la révolte (« Arm, arm, ye brave ! »). C’est au second acte que Meerapfel nous livre sa plus belle performance avec un « With pious hearts, and brave as pious » où l’épaisseur généreuse de la voix se répand en onctueux ornements.

En revanche le Judas de Makoto Sakurada s’est révélé plus décevant. Le timbre cuivré est plutôt agréable et doté d’une bonne ampleur, mais un port de voix trop marqué nuit à la stabilité de la ligne mélodique. Le chant semble manquer d’aisance et de naturel (notamment dans le célèbre « How vain is man » du second acte), et cette gêne se communique à l’orchestre, notamment dans le « Sound an alarm ! », où les brillantes trompettes du prélude se perdent dans une reprise teintée d’académisme.

Fabian Schofrin (Prêtre, Messager) nous laisse également un peu sur notre faim. Sa tonalité relativement grave de contre-ténor (« à l’anglaise ») est en phase avec ses rôles, et totalement cohérente avec l’esthétique sonore de l’oratorio. Malheureusement un relatif manque de technique (ses tombés ne sont pas accompagnés) nuit à sa ligne mélodique, et donne à son chant un caractère hiératique et presque figé.

Pour terminer sur une appréciation sans réserve, évoquons l’intervention réussie d’Etienne Debaisieux, basse aux graves généreux, dans l’unique et trop bref récitatif dévolu à l’ambassadeur Eupolémée (« Peace to my countrymen, peace and liberty »).

Pour conclure, l’on reviendra sur la qualité exceptionnelle des chœurs et l’homogénéité musicale jamais prise en défaut de cette version, d’où émerge le trio de solistes constitué de Soledad, Rewerski et Meerapfel, et qui ne démérite pas de la comparaison avec la version de référence, d’une sereine élégance, de Robert King (Hypérion) avec Emma Kirkby et James Bowman. On notera enfin très prosaïquement que les deux CDs sont enveloppés dans un cartonnage de qualité, et accompagnés d’un livret anglais/ français avec notices dans les deux langues.

Bruno Maury

Technique : captation de qualité, naturelle, dans le cadre d’un live.

  1. One Response to “Judas Maccabée, ou quand la politique emprunte le répertoire du religieux”

  2. […] d’avoir remporté les palmes d’un Judas Maccabeus aux panaches éblouissants et à la force incroyable, Leonardo García Alarcón et la Cappella […]