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Judith, es-tu là ?

Muse2
31 décembre, 2009

Alessandro SCARLATTI (1660-1725)

La Giuditta

Oratorio sur un livret d’Antonio Ottoboni

Sophie Landy, Giuditta
Raphaël Pichon, Nutrice (Nourrice)
Carl Ghazarossian, Oloferne 

Ensemble baroque de Nice
Direction Gilbert Bezzina 

73’58, Dynamic, 2009. 

Alessandro Scarlatti a composé deux oratorios sous le même titre La Giuditta : un premier, dont le manuscrit autoritaire est conservé au Conservatoire San Pietro a Majella de Naples, à cinq voix, datant probablement de 1693, et un second en 1697, à trois voix, dont le manuscrit est conservé à la Rowe Music Library du King’s College de Cambridge. Le premier avait notamment été enregistré avec élégance par Le Parlement de Musique en 2005 (Ambronay Editions), voici donc venir de Nice le second. Disque qui se fait l’écho très réducteur d’une production avec mise en espace et costumes dus à l’Académie Desprez dont on regrette vivement qu’un tel travail n’ait pas donné lieu à un enregistrement vidéo quand on voit le « trailer » en forme de bande-annonce sur le site de ladite Académie. D’autant que l’intégralité de l’enregistrement trahit son caractère « sur le vif », depuis la prise de son peu équilibrée au caractère approximatif de l’orchestre.

En effet, dès l’ouverture, les pupitres de violon de l’Orchestre Baroque de Nice semblent n’être pas en place, et manquent cruellement de précision. Ces défauts se retrouvent tout au long de l’œuvre, même dans les courtes ritournelles (par exemple dans l’air de Giuditta « Sciolgo il crin »). La justesse est parfois elle aussi douteuse (« Sommo Dio »). Seuls quelques moments sont épargnés, dans des passages lents, où tous les violons sont à l’unisson (« Chi m’addita, per pietà » »). Du côté des basses – fort heureusement car la majeure partie de la partition utilise exclusivement la basse continue comme accompagnement – l’on trouve de beaux moments tel l’air « Togliti da quest’ occhi », mais la direction d’ensemble de Gilbert Bezzina s’avère peu contrastée, n’insufflant jamais véritablement de tension et de drame dans cette intrigue pourtant sensuelle et brutale. Les récitatifs sont amenés de manière cursive et peu convaincante, les airs élégants mais routiniers. 

Du côté des voix, le cas est plus complexe. Sophie Landy n’a pas un timbre désagréable, mais son charme en est sans doute grandement affecté par la prise de son. Le voix sonne faible, l’émission trop en arrière engoncée dans la gorge sans réussir à se déployer malgré une attention portée à l’articulation. Voici une Judith qui tient plus de la jeune fille que de l’intrépide héroïne défiant le conquérant, même si de l’autre côté de la barrière le ténor Carl Ghazarossian n’effraie guère en Oloferne. Si la technique est parfois quelque peu approximative, la voix sonne plutôt naturelle et finit par charmer, offrant de beaux moments. On relevera ainsi l’air galant « Bella, mi vuoi deridere ». Raphaël Pichon se détache du trio  par son interprétation intéressante, doublée d’un beau timbre et d’une émission soignée. C’est à lui qu’échoit le sommet émotionnel du disque (et de l’œuvre) : la scène de sommeil se déroulant depuis le récitatif accompagné « Ardea di fiamma impura » jusqu’à la phrase récitative conclusive « Disse, e dormi Sansone », en passant par le superbe air « Dormi » d’une douceur angélique. L’orchestre donne à ce moment-là le meilleur de lui-même, avec des effets de violons à l’unisson. On regrette vivement que ce véritable joyau ne soit pas mieux entouré, tant le passage frôle la perfection : prononciation, vocalises, tenues, tout concoure à nous donner envie de réécouter plusieurs fois cette sorte de berceuse.

Lecteur, faites-vous votre idée : si vous vous agacez vite d’une interprétation sans brillant, passez votre chemin ; si quelques beautés épisodiques peuvent vous plaire, vous en trouverez quelques unes dans cette Giuditta décidément très inégale.

Loïc Chahine

Techniqueprise de son assez réductrice, manquant de relief et donnant trop d’importance aux basses