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Ampleur, fraîcheur, spontanéité (Simone Kermes & Concerto Köln – Arsenal de Metz, 31/01/2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
11 février, 2015

Récital Simone Kermes

L’Arsenal, Metz, 31 janvier 2015

 

Simone Kermes © Gregor Hohenberg

Liste des airs

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)

Arrivée de la Reine de Saba
HWV 67 – Solomon, Acte III
Allegro

“Furie terribili”
Aria d’Armida en sol mineur
HWV 7a – Rinaldo, Acte I, scène 5, N°8
Presto furioso – Adagio – Presto 

“Se pieta di me non senti”
Aria de Cleopatra en fa dièse mineur
HWV 17 – Giulio Cesare in Egitto, Acte II, scène 8, n°29
Largo

Evaristo Felice Dall’Abaco (1675-1742)
Concerto opus n°5 en do majeur, a più strumenti (c 1719)
Allegro – Grave – Allegro assai – Rondeau: allegro 

Antonio Vivaldi (1678-1741)

“Gelido in ogni vena”
en fa mineur RV 711 – Farnace
Larghetto 

“Tra le follie”
Récitatif

“Siam navi all’onde algenti”
Aria d’Aminta, en do majeur
L’Olimpiade RV 725, Acte II, scène 5
Allegro ma poco

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)

Ouverture d’Alcina
HWV 34

“Piangero, la sorte mia”
Aria de Cleopatra, en mi majeur
HWV 17 – Giulio Cesare in Egitto, Acte III, scène 3
Largo – Allegro – Largo

“Scoglio d’immota fronte”
Aria de Bérénice en ré majeur
HWV 20 – Scipione, Acte II, scène 8, n°22
Allegro

Francesco Saverio Geminiani (1687-1762)

Concerto n°6/II en ré mineur
d’après La Folia de Corelli, op. 5. n°12 (1726), extraits des 12 Concertos in seven parts
Thema – Adagio 

Antonio Vivaldi (1678-1741)
“Dopo un’orrida procella”
Aria d’Ottone
RV 718 en fa majeur – La Griselda
Allegro molto 

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)

“Scherza in mar la navicelle”
Aria d’Adelaide
HWV 26, en la majeur – Lotario, Acte I, scène 10, n°12
Allegro

Distribution :
Simone Kermes, soprano

Concerto Köln
Violons I: Mayumi Hirasaki (1er violon), Monica Waisman, Frauke Pöhl, Wolfgang von Kessinger, Fiona Stevens
Violons II: Jörg Buschhaus, Marien Ries, Anna von Raußendorff, Elin Eriksson, Frauke Heiwolt
Altos : Antje Sabinski, Gabrille Kancachian, Cosima Nieschlag
Violoncelles : Alexander Scherf, Jan Kunkel
Contrebasses : Roberto Fernandez de Larrinoa, Mirjam Wittulski
Hautbois : Peter Tabori, Kristin Linde
Basson : Lorenzo Alpert
Clavecin : Markus Märkl
Luth : Michael Dücker

31 janvier 2015, L’Arsenal, Metz

Metz, la Belle, se couvre d’un blanc manteau. Imaginez ce paysage enneigé où les flocons tombent avec grâce. Le silence s’installe, la quiétude y règne comme dans le célèbre tableau « La Pie » de Claude Monet, excusez l’impressionniste. Cette pie, qui posée là sur un portail dans ce décor immaculé de blanc, peut figurer une note sur une portée… Cette représentation de la neige peut paraître plus que réductrice voire simpliste. Non ! Approchez-vous, regardez avec attention ! Vous y découvrirez un blanc irisé par une riche palette de nuances de bleus… C’est justement cette abondance de nuances que nous propose, ce soir, l’Arsenal de Metz en invitant Simone Kermes et le Concerto Köln. 

Pour mémoire, le Concerto Köln, fondé en 1985 à Cologne comme son nom en fait référence, est un orchestre spécialisé dans le répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a pour particularité de ne pas avoir de chef, même si le premier violon, en l’occurrence Mayumi Hirasaki, remplit de fait cette fonction de Konzertmeister. Malgré son nom, L’orchestre n’est pas entièrement dévoué à la musique orchestrale pure et accompagne des opéras, on citera par exemple la complicité qui le lie de longue date au maestro Jacobs depuis son Giulio Cesare mythique (Harmonia Mundi) jusqu’à ses passionnants Mozart.

Dès l’ouverture aux couleurs chatoyantes, le Concerto Köln impose d’emblée sa justesse parfaite dans l’allegro de “ l’Arrivée de la reine de Saba” de Haendel, l’un des morceaux les plus connus du maestro. Les musiciens, dans un dynamisme collectif, donnent vie aux notes en les faisant tourbillonner comme des flocons soumis aux aléas du vent… Saluons en particulier l’excellent des hautbois et du basson participant à cette « bourrasque » musicale. Tout au long de ses quatre interprétations purement instrumentales, l’ensemble comblera à la perfection les oreilles amatrices par l’extrême qualité soignée et précise de sa musique sans aucune surcharge d’ornements en offrant notamment deux pièces de compositeurs injustement moins connus. Le Concerto opus 5 n°5 en do majeur, à più strumenti d’Evaristo Felice Dall’Abaco, surtout dans son mouvement « Grave », invite au voyage sous ces paisibles cieux enneigés par la musicalité du hautbois tenu par Peter Tabori. Le mot grave désigne ici le tempo et accessoirement le caractère d’une pièce musicale au mouvement très lent, souvent solennel, méditatif ou plaintif. Il se distingue aussi brillamment dans le Concerto n°6/II en ré mineur de Francesco Saverio Geminiani, d’après La Folia de Corelli. Les cordes, dans une parfaite union, élèvent les sons. La guitare baroque, dans les mains de Michael Dücker, confère à cette pièce encore plus de majesté. L’orchestre de Cologne apparaît donc comme le meilleur dans ce répertoire si minutieux où bon nombre d’ensembles surcharge de futiles ornements pour cacher leur manque de précision ! Adressons à ce stade un juste et mérité BRAVO…

De nombreux applaudissements se feront encore entendre dans la salle lors des interventions de la soprano allemande Simone Kermes. Lors de la première partie, elle apparaît dans une robe noire à panier, longue à l’arrière et courte sur le devant, raffiné mélange entre le classique et le contemporain, qui sera présent tout au long de son chant. Le seul artifice usité est un tour de cou bleu étincelant, relevant avec finesse son regard azur. La sensibilité de la soprano s’exprime amplement par la richesse et la palette de nuances dans les sentiments (colère, douleur, désespoir, tourment, vengeance, amour, …). Son “Furie terribili”, aria d’Armida dans Rinaldo d’Haendel, se montre puissant. Les notes subtiles, brèves voire brusques et d’autres prolongées, dressent incontestablement la parfaite maîtrise de son instrument au-delà du style et des fioritures scéniques. Elle se lance dans une douloureuse complainte dans “Se piéta di me non senti” extrait de Giulio Cesare in Egitto, celle de Cléopâtre voyant César fuir.

Grâce à de délicats effets (accents, vibrato, pianissimo…) ressemblant à des touches colorées posées sur la toile, la soprane donne du relief à sa douleur qui prend vie dans “Gelido in ogni vena”, du célèbre Farnace de Vivaldi. De discrets ornements en opposition flagrante avec les « forte » puissants jaillissent des abysses de son âme. Avec “Sima navi all’onde algenti” tiré de l’Olimpiade, la soprano entraîne tout l’auditoire dans une folle poursuite de notes plus élevées les unes que les autres, sautant de vagues en vagues. Ces notes, sons grands ouverts, sont évitées par de nombreuses sopranos lyriques.

Sa voix exquise étonne par sa puissance avec une ampleur triomphaliste, sa fraîcheur, sa spontanéité. Une salve d’applaudissements résonne. La soprane invite les musiciens à saluer en ligne la salle avant de quitter la scène pour l’entracte.

La seconde partie se montrera tout aussi exceptionnelle que la première. L’orchestre nous « replonge » dans l’atmosphère ouatée par l’Ouverture d’Alcina d’Haendel. L’excellence est toujours de mise. Les portes, côté cour, s’ouvrent en laissant apparaître la soprano dans une nouvelle tenue encore plus resplendissante que la première.

Sa géhenne s’illustre pleinement par des voyelles bercées autour de ses lèvres dans “Piangero, la sorte mia”, Giulio Cesare in Egitto. Elle communique le plaisir de chanter en balançant ses bras dans le “Scoglio d’immota fronte” d’Haendel, comme une sorte d’irrévérence face au vertueux Concerto Köln… La folie semble s’emparer des musiciens, puisque le claveciniste Markus Märkl se lance dans un petit solo improvisé, une pointe d’humour appréciée du public. Elle dirige de façon quasi jazzy l’orchestre baroque sur le “Dopo un’orrida procella” vivaldien, allant jusqu’à l’explosion vocale et frôlant avec génie l’improvisation rompant ainsi avec les clichés surannés du bel canto. Son corps oscille, « swingue », emportant l’assistance par son indéniable présence scénique.

Le “Scherza in mar la navicella” est encore plus enivrant, ballotant. Le public, conquis dès les premières notes, ovationne les artistes par un flot incessant de bravos, d’applaudissements et les « consacre » en se levant. Face à cette émouvante ovation, quatre rappels, situation peu courante dans les salles de concert, la soprane et l’orchestre remercient à leur tour leur public. Ils offrent généreusement des morceaux tout aussi éclectiques allant de “The man I love” de George Gershwin, en passant part l’illustre Lili Marlene, pour conclure sur un air d’anthologie le  “Lascia ch’io pianga” tiré de Rinaldo d’Haendel.

Simone Kermes est une artiste complète au sens le plus noble. Elle peut chanter tout style de musique. Elle dispose d’un « Arsenal » technique étendu et rend un vibrant et décapant hommage à la voix humaine dans toute sa palette de couleurs.

Jean-Stéphane Sourd Durand