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L ‘amour trop tendre est-il Amour ?

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2011

« Lettere Amorose », chants d’amour du XVIIe siècle

Airs et pièces instrumentales de:

Filipo Vitali ( c1599-1653)
Sigismondo D’India ( c1582-1629)
Claudio Monteverdi (1567-1643)
Giulio Caccini (1551-1618)
Luis De Briçeno (début XVIIe)
Tarquino Merula (1594-1665)
Gaspar Sanz
Biagio Marini (1594-1663)
Girolamo Kapsberger (c 1580-1651)
Giovanni De Macque (1548-1614)
Giovanni Paolo Foscari (1629-1647)
Barbara Strozzi (1619-1677)
Luca Ruiz De Ribayaz (avant 1650) 

Magdalena Kozena, chant

Private Musike
Direction Pierre Pitzl

61′ 33, Deutsche Grammophon, 2011.

Magdalena Kozena s’amuse avec légèreté. Il convient de prendre cet enregistrement pour ce qu’il est et ne pas trop en attendre. Tant de voix, baroques ou non enregistrent ce répertoire  avec des succès très divers qu’il est naturel qu’une interprète de cette trempe y revienne ! Certain contre-ténors y est ennuyeux à dormir, certain fort ténor étrangement séduisant. Ce répertoire, mi-salons, mi-ruelles, n’appartient à personne, comme l’amour qui est un sujet universel. Le titre du CD : Lettere Amorose sans la Lettera amorosa de Monteverdi frustre au premier chef, puis l’interprétation insipide de Se Dolce il Tormento nous indique qu’il va falloir chercher hors du génie de Monteverdi notre bonheur !

La  voix de Magdalena Kozena est magnifique et en pleine jeunesse, aussi nous lui en voulons un peu de ne pas d’avantage colorer, ombrer, encanailler un timbre radieux, dans un but expressif. Elle sait le faire en concert avec une prime à l’émotion évidente, alors pourquoi ce ton si bien élevé chez le Label Jaune ? Pourquoi cette absence d’audace quand tout lui est permis ?

Le timbre est rayonnant, aucune difficulté technique ne demande d’efforts, le texte est parfois dit du bout des lèvres et les accents plutôt timides. Tout est agréable, joli, élégant. Un parcours du tendre sans dangers, sans larmes, sans frissons alors que certains textes sont audacieux. La peine amoureuse est abordée comme « pour rire » …

Trois airs osent un peu plus d’émotion : d’abord la berceuse spirituelle de Tarquino Merula, Canzonetta spiriuale sopra alla nan : Hor che il tempo di dormire. La douceur de la berceuse est cruelle, car elle prédit une vie de tourments et de souffrance à son enfant et Magdalena sait y mettre tendresse et sentimentalité. Le talent si puissant de Barbara Strozzi  dans son Udite Amenti lui arrache enfin l’expression dont on la sait capable, de même que son ultime Folle è ben si crede de Merula qui la voit s’engager enfin dans le texte avec plus d’audace. Souvenons nous des airs des cantates de Bach qu’elle arrive à transfigurer quand John Eliot Gardiner la dirige ! Pourquoi ces aimables hors-d’œuvre bien longuets avant l’embryon de tragédie de cette cantate de Barbara Strozzi, la si terrible compositrice-interprète, qui su dépasser nombre de ses contemporains masculins ?

Voilà que nous devons parler de la plus grande faiblesse de l’enregistrement et qui explique certainement nos réserves : l’instrumentarium brouillon de Private Musike dirigé par Pierre Pitzl, bien prosaïque tout du long. N’est pas Christina Pluhar, ni Jordi Savall qui veut ! Trop présents, trop riches, trop extravertis, voire envahissants, tous ces musiciens !

Alors que dans le texte de présentation du CD Magdalena Kozena dit trouver une liberté rare en musique classique dans ces pièces, et avoir essayé beaucoup d’interprétations aux concerts avant des les enregistrer, on a du mal à comprendre le résultat. Il faut croire que ce choix lissé, heureux, avec un orchestre vainement narcissique, a prévalu sur les audaces expressives tentées en concert.

Enfin une voix sensuelle et expressive qui aurait pu rendre chair et âme à ces airs, les premiers en occidents débarrassés de la censure religieuse pour exprimer l’amour profane et érotique des cœurs et des corps ! Dommage !

Hubert Stoeklin

Technique : captation claire et naturelle.