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« La bière et les violes de gambe sont arrivées toutes deux en Angleterre la même année »

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2012

« Infernum in Paradise » : Consort Songs & Music

Anonymes : « When Daphnee from fair Phoebus did fly », « Farewell the bliss », « Sweet was the song the Virgin sung », « This merry pleasant spring », « When May is in his prime »
John Dowland (1563–1626) : « Come again », Sir Henry Umpton’s Funerall, « If my complaints could passion move », Captain Digorie Piper his Galliard, The Earl of Essex his Gaillard, Mister George Whitehead his Almand, « Now, o now I needs must part », « In Paradis »
Anthony Holborne (1545–1602) : Infernum, Bona Speranza (Pavan), The Teares of the Muses, The Fairy Round, Pavan, Lullaby, The Night Watch, The Image of Melancholy
Robert Parsons (ca.1535–1572) : De la court

Eugénie Warnier, soprano

Musicall Humors

Julien Léonard, dessus de viole et direction artistique
Nick Milne, dessus et ténor de viole
Myriam Rignol, ténor de viole
Lucie Boulanger, basse de viole
Sophie Gent, basse de viole
Emily Audoin, basse de viole
Thomas Dunford, luth
Miguel Henry, cistre et luth
François Guerrier, clavecin et virginal
Brice Sailly, virginal et orgue 

Muso, 2012, 71’59. 

 

Le champ de la musique pour consort est vaste et varié ; il recouvre un peu plus d’un siècle de musique dans toute l’Europe — l’Angleterre surtout, mais aussi la France, l’Allemagne et l’Italie. Henry Peacham écrit en 1636 que « la bière et les violes de gambe sont arrivées toutes deux en Angleterre la même année, sous le règne du roi Henry VII ». C’est cependant sous le règne de son célèbre successeur, Henry VIII, que le répertoire va commencer à s’épanouir réellement, en particulier avec un consort de violistes arrivés d’Italie vers 1540. Le règne d’Elizabeth I (1558–1603) marquera un premier âge d’or avec en particulier Anthony Holborne, mort un an avant la fin du règne, et John Dowland, dont les Lachrymae sont publiées un an après.

Pour son deuxième enregistrement, après un premier consacré à Antoine Forqueray (Muso), l’ensemble Musicall Humors qui s’adjoint la soprano Eugénie Warnier, revient en arrière dans la chronologie. En se rapprochant de l’origine de son nom — emprunté à Tobias Hume — il nous propose un programme consacré à cette période, avec des pièces pour consort de violes et des consort songs en nombre à peu près égal. Outre les pièces de Holborne et Dowland, les musiciens ont également puisé dans l’abondante production anonyme, en particulier pour les consort songs.

C’est avec un effectif important que Musicall Humors aborde ce répertoire : aux six violistes (deux dessus, deux ténors et deux basses de viole) se joignent deux luthistes dont l’un joue aussi du cistre, et deux claviéristes qui se partagent un clavecin, un virginal et un orgue. Il en résulte une variété de couleurs, qui tient aussi au nombre de violes, variable, présent dans chaque composition. Pourtant, nul effet superflu d’instrumentation ici : on est bien dans une esthétique de consort de violes, dont l’esprit est de faire sonner la famille d’instruments en ensemble, avec équilibre ; les cordes pincées ajoutées avec légèreté apportent à proprement parler une touche de couleur et d’attaque dont au reste l’ensemble n’avait pas besoin pour livrer un son plein, rond, harmonieux et précis — il suffit d’entendre les pistes sans luths ou claviers pour s’en convaincre : les attaques sont fermes sans être agressives. Les luths, particulièrement inventifs, le virginal et le clavecin saupoudrent sur cette texture onctueuse un soupçon d’étincelles. Quant au cistre, il fait rebondir un peu plus quelques pistes, comme l’allemande de Mister George Whithead et la gaillarde du comte d’Essex qui la suit. Le phrasé, ample et noble, même dans les pièces vives, souvent énoncé clairement par Julien Léonard au dessus de viole, est toujours aussi celui de tout l’ensemble qui sait faire apparaître çà et là une phrase saillante dans les parties intermédiaires. Musicall Humors allie pâte sonore et clarté harmonique et contrapuntique.

Les interventions d’Eugénie Warnier apportent elles aussi une couleur nouvelle. La voix est charnue et pleine ; elle a parfois tendance, en particulier dans les pièces vives (par exemple « When may is in his prime« ), à prendre trop d’ascendant sur les violes. La soprano trouve cependant dans la plupart des pièces une place idéale entre les deux rôles de la voix chantée dans le consort song : tout en étant totalement intégrée à l’ensemble des violes, elle y apparaît bel est bien au premier plan. Cet équilibre est parfaitement réalisé dans le très bel « In Paradise » qui conclut le disque. Eugénie Warnier possède également la retenue qui nous semble indispensable à ce répertoire, tout en ne se privant pas de couleurs vocales — « This merry pleasand spring » illustre bien son art de la couleur.

Si la mélancolie, sentiment dominant de la période élisabéthaine, est bien là, la joie n’est pas bannie des gaillardes et autres allemandes. Se déclinent aussi, au fur et à mesure des pièces, une infinité d’inflexions subtiles, depuis la grandeur souriante de l’Infernum d’Anthony Holborne juqu’à la noblesse bienveillante de sa Pavan, de la fervente retenue de Bona Speranza à la lamentation désolée de Sir Henry Umpton’s Funerall. Des nuances d’intensité répondent à cette abondance des inflexions ; il y a enfin une science des contrastes sans revirement violent affecté — à cet égard, la succession de la douce et tendre Lullaby d’Anthony Holborne et de sa Night Watch (équivalent musical, peut-être, de la joyeuse assemblée du tableau de Rembrandt)  enlevée et sautillante, est exemplaire : point d’effet vulgaire dans le passage de l’une à l’autre, point de revirement ostentatoire, juste un changement simple et naturel comme l’ombre et la lumière sur, tenez, par exemple, le tableau de Rembrandt évoqué précédemment.

On baigne dès les premières secondes du disque dans l’opulence sonore la plus éhontée — avec des délices peut-être coupables, comme le suggère l’évocation, par le titre et la couverture, de l’enfer et du paradis ensemble. Ne serons-nous pas damnés à nous complaire ainsi dans ces sensuelles délices du son et de la musique, paradis de nos oreilles coupables ? Hé bien, soit, damnons-nous !

Loïc Chahine

Technique : captation de bon niveau. Pas de remarques particulières.