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La dynamique des tubes

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
2 octobre, 2013

Mozart, Le Nozze di Figaro

Freiburger Barockorchester, dir. René Jacobs

Festival d’Ambronay 2013

 

René Jacobs © Marco Borggreve

René Jacobs © Marco Borggreve

Wolfgang Amadeus Mozart
Le Nozze di Figaro

Distribution

Il Conte Almaviva – Pietro Spagnoli – Baryton
La Contessa Almaviva – Rosemary Joshua – soprano
Susanna – Sophie Karthäuser – soprano
Figaro – Konstantin Wolff – baryton-basse
Cherubino – Annette Fritsch – mezzo-soprano
Marcellina – Isabelle Poulenard – soprano
Bartolo & Antonio – Marcos Fink – basse
Basilio & Don Curzio – Thomas Walker – ténor
Barbarina – Lore Binon – Soprano

 

Chœurs de l’Opéra National de Lyon
Freiburger barockorchester
Dir. René Jacobs

Dimanche 22 Septembre, Opéra de Lyon – 16h

Lyon est une ville charmante, une sorte de petite Italie entre deux fleuves, et parmi les grandes attractions de cette métropole se trouve l’imposante masse de l’opéra. Avant elle aurait pu être une belle maison aux allures bourgeoises, tendue de soie et de velours, mais désormais elle ressemble à ces dames des villes qui s’habillent d’extravagances modernes pour se convaincre de leur sophistication. Jean Nouvel a fait d’un opéra une sorte de boîte de verre et de jais, au squelette calcaire. Une sorte de grabataire  en Chanel à l’ostéoporose avancée. Mais sous le soleil des Alpes, la vieille dame aux lunettes noires engloutissait des clones pour un Mozart endimanché. 

Dans la salle futuriste de l’Opéra de Lyon les murmures se poursuivirent,  une continuité à ceux qui des centaines d’années auparavant accueillirent la première Académie Royale de Musique de province qui serait bien étonnée d’être affublée des structures noires qui la composent. Mozart était déjà là,  un divan, une table, un petit chapeau devant les pupitres fournis de l’orchestre.

René Jacobs comme une apparition souriante nous salua et se mit à l’œuvre. Les Noces de Figaro,  encore une fois, aurait-on pu soupirer.  Il est vrai que Mozart est toujours délicieux et le redécouvrir mille et mille fois est un régal. Néanmoins revenir sans cesse à cette partition est-ce vraiment un bien pour la musique de Mozart ou bien est-ce un « mal nécessaire » pour que l’Opéra de Lyon « daigne » programmer de la musique autrement que contemporaine ?  En effet, n’en déplaise à M. Dorny, la musique ancienne peut être tout aussi intéressante et d’actualité que la musique de nos jours, elle peut même avoir un langage plus percutant puisque plus humain. La preuve étant que le Festival d’Ambronay depuis 34 ans n’a pas arrêté de rendre à la vie des merveilles et qu’il n’a eu que très rarement l’occasion d’avoir les honneurs de la scène de l’Opéra de Lyon au moins en collaboration.  Nous ne devons surtout pas omettre de dire ici que nous trouvons scandaleux que M. Dorny, directeur de la maison lyonnaise n’ai même pas eu la politesse d’être présent pour accueillir les invités et la presse venant du Festival d’Ambronay. Espérons que dans son nouveau poste à Dresde, M. Dorny pourra se conduire avec moins d’arrogance pour la musique ancienne et plus de tolérance,  surtout que malgré la portée wagnérienne du Semperoper, Dresde est le phénix baroque par excellence.  M. Dorny devra s’y faire et ne pas préjuger sur l’impératif de la création au déni des cahiers des charges et d’une musique qui est une influence certaine de bien de compositeurs d’aujourd’hui, Betsy Jolas, Michèle Reverdy, Thierry Pécou, Daniel d’Adamo et Philippe Hersant pour ne citer qu’elles et eux.

Le Mozart des Noces, surtout chez Jacobs est néanmoins passionnant. Vif,  pointilleux et quelque peu railleur. Il faut simplement nuancer. Quand on connaît les chefs d’œuvres tels La Grotta di Trofonio ou la Locandiera de Salieri ; Il Burbero di buon core ou Il Tutore burlato de Martin y Soler ; Lo Spazzacamino principe de Marcos Portugal ou même  Il Pittor Parigino de Cimarosa et Il Barbiere di Siviglia de Paisiello,  les Noces de Figaro de Mozart font office de perle d’un merveilleux collier plus que de diamant isolé d’une parure. Le génie réel de Mozart n’est pas exceptionnel, théâtralement et musicalement il demeure fils de son temps et il peut même être surpassé largement par des œuvres de ses contemporains directs qui, avec plus de simplicité et moins de longueurs ont fait des opéras comiques plus efficaces. Parmi ceux là le trop oublié Haydn a filé une extraordinaire tapisserie comique avec le canevas de Goldoni dans Il Mondo della Luna, livret qui sera repris génialement aussi par Paisiello plus tard. Ou bien n’oublions pas de ce même Paisiello la désopilante Modista Raggiratrice. Pour les curieux nous conseillons aussi de se pencher sur Cimarosa et ses géniales Armida Immaginaria et Italiana in Londra. Mozart n’est pas le seul homme de rire du XVIIIème siècle, pour l’humour il est largement dépassé par Grétry,  Salieri,  Sarti et Cimarosa.  Les Noces fascinent par son sujet, mais Mozart n’est pas le premier adaptateur de Beaumarchais. Le spirituel horloger a été adapté en 1782 par Paisiello dans son Barbiere et en 1787 il a écrit son livret pour Tarare pour le Salieri honni par l’ignorance cinématographique et l’égotisme idolâtre des Romantiques.

Les Noces sont un tube, mais en tant que tube elles survivent parce qu’elles sont portées par l’excellence. Si l’œuvre a des longueurs inexplicables pour une œuvre comique, les coups de théâtre sont un délice, mais il faut des interprètes d’exception. Mozart est un compositeur qui ne manque jamais de chance, contrairement à Salieri, Haydn ou Grétry.  Mozart a parié avec le « buzz » des Noces de Figaro et il a gagné pour l’éternité. 

Et cette fois René Jacobs remporte à nouveau la palme dans ces Noces. Sa direction ouvre des portes différentes, une sorte d’envol sonore coloré, léger,  dramatique.  Nous sommes ahuris de la manière avec laquelle il réussit à éclater le cadre strict de la partition pour approfondir l’émotion et les coups de théâtre, rendant finalement l’orchestre un acteur essentiel de la comédie.  René Jacobs a la particularité d’être un maître dans le chromatisme, nous pouvons ajouter qu’il triomphe aussi dans l’investissement théâtral.

Sachant toujours s’entourer d’instrumentistes excellents et de choisir les orchestres avec un souci du répertoire très précis. Ici le Freiburger Barockorchester offre peut-être un son plus clair que la rondeur du Concerto Köln de la première tournée des Noces avec Jacobs. A part de la précision dans les coups d’archet ou la vivacité du timbre, nous remarquons que le son du Freiburger Barockorchester est plus « néo-classique » que baroque.  Nous n’entendons pas le XVIIIème siècle mais davantage un « pré-romantisme » poindre dans la partition de Mozart.  C’est un parti pris, respectable, mais, qui souvent est source d’abus musicologiques pour imposer le retour à une partition moult fois revisitée. Ici c’est néanmoins un succès  dans le traitement des couleurs. La musique de Mozart tient plus à l’ère galante que du Sturm und drang,  pour ce genre de rapprochement il aurait fallu jouer Haydn, Ditterdorf, Reichardt, Holzbauer ou Salieri.  Il est une folie de notre époque que de vouloir trouver des époques et des styles dans des partitions pour les rendre plus « modernes », plus « bankable ».

Côté Interprètes d’emblée nous sommes très déçus par le rôle titre. Konstantin Wolff est athlétique certes, cabriolant et facétieux physiquement, mais il n’a qu’une faible projection de Figaro. L’acrobatie gymnastique n’a rien à faire avec l’acrobatie vocale. M. Wolff nous rend un Figaro vocalement opaque, reflet plus superficiel que précis, nous espérons que René Jacobs nous étonnera avec un nouveau Figaro plus en accord avec le personnage. 

Face à lui la pétillante Susanna de Sophie Karthäuser est littéralement parfaite pour ce rôle en totale demande d’une présence charismatique. Sophie Karthäuser est la voix, la personnalité, le regard et le geste d’une Susanna d’exception, et révèle l’importance du personnage et l’humour de ses interventions.

Comme pendant féminin, le port, la ligne musicale claire et colorée de Rosemary Joshua est plus que remarquable pour la Comtesse, une révélation dans cette interprétation racée. Cette soprano est d’une grâce sans pareil et réveille en nous les émotions les plus nobles dans ses airs.

Incarnant un des meilleurs Comtes qui soient, Pietro Spagnoli possède la fougue et le panache ainsi que le brin de brutalité pour se saisir de son personnage. Il nous surprend par son engagement scénique qui nous fait oublier que c’est une version concert.

Une très belle surprise de soirée est la présence d’Isabelle Poulenard en Marcellina. La soprano incarne superbement  son rôle et nous ravit avec son air tout autant que les saillies drolatiques ou les moments de pure comédie, dénotant une voix d’une fraîcheur et d’une puissance qui touchent par sa simplicité et son charme.

Dans le rôle de l’adolescent Cherubino, Annette Fritsch est charmante dans le dramatisme et d’un sens théâtral aigu. Malgré quelques accroches dans l’interprétation musicale elle se révèle bien plus crédible que Angelika Kirschläger,  elle fait illusion du tout jeune adolescent à la perfection et campe bien dans le médium son rôle travesti.

Bravement servis, tant Bartolo qu’Antonio, par l’incroyable Marcos Fink qui n’en démérite ni de théâtre ni de voix.  Quelle puissance et quel investissement !

En Curzio et en Basilio,  la découverte de Thomas Walker est étonnante : une voix d’une souplesse théâtrale étonnante et d’une beauté véritable. Thomas Walker, acteur naturel est d’une drôlerie sans limites et il ajoute à son talent de comédien des profondeurs et ornements vocaux qui ravissent à chacune de ses interventions. 

Nous avons remarqué la Barbarina fraîche, avec une voix pleine de promesses,  de Lore Binon.

A la fin de cette « Folle journée » les masques quittent dans un envol la scène et le rouge et le noir paradent face au ciel déclinant de Lyon. La nuit tomba dans ses torpeurs et ses lampions. Le serpent célère allait ramener à Paris,  le souvenir mouvementé des musiques qui réveillent l’automne en quelques notes, sans languir trop longtemps, juste avec un coup de vent.

Pedro-Octavio Diaz