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La folle journée avant Figaro

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
17 août, 2008

Leonardo LEO (1694 – 1744)

L’Alidoro (Naples 1740)

Commedia per musica, Livret de Gennarantonio Federico

 

Alidoro (Luigi/Ascanio) : Maria Ercolano
Faustina : Maria-Grazia Schiavo
Zeza : Valentina Varriale
Elisa : Francesca Russo-Ermolli
Marcello : Giuseppe De Vittorio
Giangrazio : Filippo Morace
Meo : Gianpiero Ruggeri
Cecco : Nino Bruno 

Capella della Pietà de’Turchini
Direction Antonio Florio 
Mise en scène : Arturo Cirillo

165′, 2 DVDs, Dynamic,

Captation: Teatro Municipale R. Valli, Reggio Emilia, 10 – 12 Février 2008

Alors que la canicule laissait planer ses ailes dorées sur le désert discographique de la saison des plages, le chroniqueur assoiffé descendit dans les souterrains frais des disquaires. Passée presque sous silence, la dernière production de l’estivale Cappella de’Turchini continue de nous étonner par la surprise de la résurrection des maîtres napolitains injustement voués à la poussière. Provenzale, Vinci, Fago ou Latilla… Antonio Florio et sa joyeuse équipe nous ont toujours rendu avec humilité et passion les couleurs de la capitale baroque de l’opéra au XVIIIème siècle. Après une Salustia de Pergolesi donnée avec succès pendant le Festival Radio France de Montpellier, la troupe napolitaine nous restitue l’Alidoro de Leonardo Leo, . “Commedia per Musica” au titre spirituel récemment redécouverte dans les archives de l’Abbaye de Montecassino. S’inscrivant en droite ligne dans la tradition comique napolitaine, l’Alidoro est né de la plume de Gennarantonio Federico, auteur aussi de La Serva Padrona. Créé en 1740, l’Alidoro conte avec moult rebondissements l’histoire d’amour de Luigi/Alidoro avec Faustina, agissant contre les projets matrimoniaux du vieux Giangrazio, son fils Marcello et la sœur de la protagoniste Elisa. Comme dans tout livret napolitain, le couple de personnages comiques et populaires ne manque pas, Zeza et Meo se disputant allégrement sous les yeux de leur jeune domestique Cecco.

D’emblée le rôle titre, qui se travestit tantôt en valet, tantôt en séducteur, échoit à Maria Ercolano, qui se montre largement à la hauteur de la partition difficile de Leo. Malgré des aigus hésitants dans l’air Quando de’venti irati (Acte III, scène 4), elle campe Alidoro avec espièglerie, tendresse et bravoure, laissant apprécier ses dons d’actrice tout autant que sa voix, en un mélange rare et subtil.

La Faustina de Maria-Grazia Schiavo se révèle très touchante en amoureuse transie. Dès l’ouverture de l’opéra et l’air Le  mie vocci accogliete, o colli o prati (Acte I, Scène 1),  puis dans Sei troppo sventurato (Acte I, Scène 12), la soprano fait de Faustina le seul personnage “serio” de l’opéra. On louera autant ses coloratures pyrotechniques dans Fanno amore e gelosia (Acte II, Scène 6) que ses suaves roucoulades de l’Ammorosa tortorella (Acte III, Scène 2).

L’un des personnages les plus ambigus et comiques de l’œuvre est sans conteste Zeza, extraordinairement incarnée par Valentina Varriale. La difficulté des personnages bouffes d’extraction populaire est toujours très hasardeuse et risque de tendre vers le surjeu et la parodie. Rien de tout cela dans la composition de Valentina Varriale qui rend une Zeza à la fois drôle et touchante, aux limbes du “serio” parfois. Les récitatifs sont délivrés avec une excellente prononciation du verbe napolitain, notamment lors de l’épisode de la broche à l’Acte II ou bien dans l’air Questa è la regola de l’Acte IIIEnfin, en amoureuse éconduite, Francesca Russo-Ermolli campe une Elisa à la fois tendre et parodique. Ses airs de fureur et de vengeance masquent à peine l’inspiration railleuse des da capo des opere serie. Son mezzo, parfois tendant vers le suraigu, demeure cependant l’une des plus belles voix de la distribution.

Côté messieurs, on saluera sans réserve la performance toujours juste de Giuseppe De Vittorio. Avec une voix inimitable, le ténor incarne le jeune gentilhomme intrigant et libertin. Il excelle en amant éconduit de Zeza. Sa voix nous montre des couleurs bouffes dans les récitatifs et les airs de groupe, et cependant sait efficacement émouvoir dans la Sicilienne qu’il entonne à la fin de l’Acte III. Ajoutons que son maniement de l’éventail est un des détails scéniques très drôles de cette mise en scène.

Giangrazio, personnage âgé de cette comédie, s’apparente plus au Don Alfonso de Cosi fan Tutte qu’aux barbons de Molière et Filippo Morace joue à la perfection son rôle. Le truffant de mimiques, de gesticulations et d’un léger chevrotement dans la voix, il nous offre une prestation désopilante et parfois inquiétante. Dans le rôle de Meo, l’aubergiste jumeau du Masetto de Don GiovanniGianpiero Ruggeri est magistral. Tantôt cruel par jalousie avec Zeza, tantôt borné et crédule, il est le personnage type du rustre. Dès le premier acte son duo introductif avec Zeza  Da po’ ch’ammare, accompagné du colachon, est un des plus beaux airs de tout l’opéra. Pour finir, Cecco, valet d’auberge muet est incarné par le jeune Nino Bruno. Incroyablement actif, gesticulant et dansant, Nino Bruno rend superbement sa partition mimique. Sa presence scénique est extraordinaire. Nous saluons ici la difficulté hautement surmontée de jouer dans la musique.

La mise en scène d’Arturo Cirillo repose sur la beauté pastelle des costumes face à un décor neutre. Cette simplicité franche et directe convient fort à l’œuvre, tout en ramenant constamment l’attention du spectateur vers le jeu scénique des personnages, la douceur dorée des éclairages, et le soin apporté à des habits d’époque réalisés avec soin. On regrettera tout de même le manque de boiseries, jardins et autre carton-pâte qui auraient pu agrémenter l’intrigue et prendre la place de ces fonds unis très bureaucratiques.

Les couleurs, l’humour, la vivacité des joyeux lurons de la Cappella de’Turchini et de son chef Antonio Florio nous restituent cette musique fraîche et légère. Les attaques sont précises, l’orchestre vif et agile, manquant de corps et de profondeur à l’image d’un opéra divertissant et superficiel, mais cela est volontaire. L’ironie, la parodie et la tendresse qui habitent la partition de Leonardo Leo sont restitués avec un brio virevoltant et brillant. Après avoir vu cette captation, nous pouvons aisément comprendre que Leonardo Leo fut un précurseur dans le genre buffo, dont la connaissance constitue désormais un passage obligé afin de saisir la modernité de compositeurs comme Mozart. Célébrons donc encore une fois l’initiative d’Antonio Florio et de son orchestre, puissent les “ailes d’or” de la fortune sourire à leurs futurs autres projets napolitains !

© Dynamic

Pedro-Octavio Diaz

Technique : Bon enregistrement, pas de remarques particulières.