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La grâce de l’ineffable !

Museor
31 décembre, 2009

« Quartetti Fugati »

quartetti_fugatiJoseph HAYDN (1732-1809)
Quatuor Op 20 n°5 Hob III/35 en la mineur
Quatuor Op 20 n°2 Hob III/32 en do Majeur

J.G. ALBRECHTSBERGER  (1736-1809)
Adagio en ré mineur et fugue en ré majeur op 24 n°4
Adagio et fugue op 21 n°4 do mineur 

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) 
Fugues KV 405 

Gregor WERNER (1693-1766)
Fugue en ré mineur 

Quatuor Rincontro : Pablo Valetti, David Plantier (violons), Patricia Gagno (alto), Petr Skalka (violoncelle)

70′, Zig Zag Territoires, juin 2009.

 

Alors que l’ère classique règne, annonciatrice de temps nouveau, et que la musique cherche de nouvelles formes, s’accompagnant d’instruments plus « modernes » tel le pianoforte, la fugue provenant de l’époque baroque tombée en désuétude connait un nouveau succès grâce à la musique de chambre et en particulier grâce à la passion de l’empereur d’Autriche Joseph II pour cette forme musicale. Parfaitement adaptée aux quatuors à cordes (quatre parties – ou voix-réelles, sans basse continue, pour quatre instruments de la même famille : deux violons, un alto et un violoncelle), la fugue est une composition dans laquelle toutes voix sont égales se complètent pour exprimer le caractère d’un sujet unique. Tout dans la fugue est d’une grâce intemporelle. Aucune autre forme musicale, aucune formation mieux que le quatuor à cordes ne peut autant laisser à son auditeur cette sensation imperceptible du temps qui s’écoule et d’une amitié partagée.

Tous les compositeurs dont les œuvres ont été ici retenues par le Quatuor Rincontro ont en commun un homme :  Gottfried van Swieten. Le livret en explique avec intelligence tous les liens, si bien que l’on peut aisément imaginer à l’écoute de ce programme une soirée musicale chez ce diplomate et fin lettré qui fréquenta de très près tous les musiciens viennois de son époque. C’est lui d’ailleurs qui demanda à Mozart de réadapter les œuvres de Bach, d’où la fugue KV 405 qui fait partie de ces retranscriptions et dont une lecture musicale nous est ici offerte.

Deux quatuors de l’Opus 20 dans lesquels les mouvements conclusifs sont des fugues, ouvrent et concluent ce CD. Ils figurent parmi les premiers chefs-d’œuvre de Haydn pour cette formation dont il est le maître incontesté. Composé durant la période du Sturm und Drang en 1772, leurs nuances, leur infinie délicatesse évoquent cet art de la conversation intime si caractéristique de cette époque.  Deux fugues de Gregor Joseph Werner qui fut le supérieur de Haydn à son arrivée à la cour du Prince Paul Esterházy nous sont proposées. Les deux hommes ne s’entendirent pas, mais c’est pourtant à Haydn que Werner doit la publication de ses fugues en quatuor. Enfin, Albrechtberger ami de Haydn vient compléter le programme de ce quatuor fugueur. Maître incontesté pour son savoir-faire contrapuntique dans les quatuors, il demande aux interprètes de ses fugues une maîtrise absolue et un équilibre sans faille.

Et cet équilibre les musiciens virtuoses du Quatuor Rincontro le possèdent, mettant en lumière toutes les subtilités de ce temps de la fugue. Leur dialogue est à la fois élégant et charmeur : les musiciens s’interpellent, se répondent, relancent la conversation en des phrases dont la complexité devient pour eux un jeu. Il émane de chacun des membres du Quatuor Rincontro un goût de la complicité et du défi, à la hauteur des difficultés que leur imposent ces œuvres dont ils nous offrent une lecture à la délicate somptuosité, évoquant les tourments de la nostalgie, nous charmant et nous séduisant par ce sens de l’écoute, de l’attention à l’autre. L’archet devient plume, et nous interroge sur la vanité de ces instants, il crée des miroitements par des traits de lumière fugaces et éblouissants. Bouleversant par son extrême délicatesse et musicalité, la Quatuor Rincontro fait de l’Adagio du Quatuor Op n°5 HOB III/35, un instant d’éternité. Et Pablo Valetti, David Plantier, Patricia Gagnon, Petr Skalka sont parvenus à insuffler à leurs instruments anciens plus qu’une âme : une vie, éternelle et vagabonde, sensuelle et mortelle.

Monique Parmentier

Technique : d’une délicate clarté, les 4 instruments sont de manière égale et avec beaucoup de souplesse mis en valeur.