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La Guirlande de mai (Le Triomphe de l’Amour, Piau, Corréas, Les Paladins – Naïve)

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2012

« Le Triomphe de l’Amour »
Un siècle d’opéra Français de Lully à Grétry.

Liste des airs

Grétry – L’Amant Jaloux – Je romps la chaîne qui m’engage
Lully – Acis et Galatée  – Enfin j’ai dissipé la crainte
Rameau – Anacréon – L’Amour est le dieu de la paix
Rebel & Francoeur – Scanderberg – Ouverture
Campra – Idoménée – Espoir des malheureux
Rebel & Francoeur – Scanderberg – Tout est prêt
Charpentier – David et Jonathas – A – t-on jamais souffert
Rameau – Les Fêtes de Ramire – Sarabande, Deux Gavottes, Deux Tambourins
Rameau – Les Paladins – Je vole Amour
Grétry – Le Tableau Parlant – Ouverture
Favart – La Bohémienne – Pauvre Nise
Sacchini – Renaud – Que l’éclat de la victoire se répande sur vos jours
Rameau – Les Indes Galantes – Viens, Hymen 

 

Sandrine Piau – Soprano
Les Paladins
Direction Jérôme Correas

61′,  Naïve, 2012.

Depuis la redécouverte du baroque français, les projets et les orchestres se sont multipliés, poursuivant les incessantes découvertes. Parmi les voix de la troupe pionnière des Arts Florissants se distinguèrent l’aérienne Sandrine Piau et la basse élégante de Jérôme Correas. Longtemps les routes les ont tenu à l’écart pour des raisons professionnelles, Sandrine Piau explorant d’autres répertoires tels Massenet, le lied ou la mélodie. Jérôme Correas poursuivit avec ses Paladins de vastes et passionnantes contrées avec notamment l’Ormindo de Cavalli, La Fausse Magie de Grétry, l’Alcide de Marin Marais et Louis de Lully et plus récemment l’Egisto de Marazzoli/ Mazzocchi et La Zingara de Favart/Da Capua. Les retrouvailles de deux astres de l’empyrée baroque, issus d’une complicité commune ne pouvaient que porter la marque de l’aventure.

Le Triomphe de l’Amour tend à décrire les différents papillonnages du fils de Vénus des airs délicats de Rameau à la puissance du Scanderberg de Rebel et Francoeur sans oublier le jubilatoire air du Renaud de Sacchini. Couronnant tour à tour les amours triomphants ou décochant des flèches cruelles d’un battement d’ailes capricieux, Amour est évoqué sous tous ses aspects dans ce récital au programme remarquablement riche, et qui gagnait en cohérence au concert.

Pour répondre ici à d’autres qui ont cru y voir un récital de plus, Le Triomphe de l’Amour est la preuve encourageante que l’opéra français ne s’exprime pas uniquement par la déclamation de la Tragédie Lyrique, mais que la douce évocation de l’opéra comique par delà ses vaudevilles et autres farces peut toucher avec simplicité et sans affectation.

Le choix très pertinent des airs est la boussole de cette Carte du Tendre qui, avec énergie, dramatisme et enthousiasme révèle une à une les passions.  Que ce soit le triomphe quasiment apothéotique de « Que l’éclat de la victoire » de Sacchini ou les divines mesures de l’ouverture du Tableau Parlant de Grétry, nous sommes dans le solaire absolu, ponctué des contemplations poétiques du « Viens Hymen », « Je vole Amour » ou de « L’Amour est le dieu de la Paix » ; avant de passer par une sérénade typiquement napolitaine dans le petit bijou qu’est « Pauvre Nise » avec guitare obligée. Et puis les choses se gâtent, la mélancolie de « Espoir des malheureux » porte déjà le sceau funeste des amours tragiques d’Idamante et d’Illione. Tout bascule avec le funèbre  « A-t-on jamais souffert » et la jalousie, la douleur ravisent le cœur comme un vautour dans « Tout est prêt » sublime incantation sentimentale du superbe Scanderberg. Et que dire des nuances vindicatives d’ « Enfin j’ai dissipé la crainte » et des vocalises extravagantes de « Je romps la chaîne qui m’engage ». Chaque air voit une évolution parfaitement équilibrée et aux couleurs précises et nuancées.  Si l’on devait mettre en parallèle l’univers sentimental de ce récital, nous le rapprocherions des « Colori d’Amore » de Simone Kermes (Sony) et nullement des Tragédiennes de Véronique Gens et Christophe Rousset (Virgin Classics).

© Naïve

Il faut rendre hommage à l’extraordinaire Sandrine Piau qui avec force, délicatesse, joie, tristesse, enthousiasme et courroux nous porte vers le paroxysme du plaisir. Tour à tour reine, Coryphée, nymphe et mortelle, l’artiste rend à chaque air sa richesse stylistique, sa pureté sentimentale. Tels les héros d’antan, elle réussit à vaincre les houles mélodiques et vocalises fracassantes des airs de Grétry, de Rebel et Francoeur et de Rameau, pour conduire ensuite l’auditeur dans les rivages calmes de la sérénade dans Favart, sachant moduler et adapter sa voix en fonction du contexte dramatique sans tomber dans les tics ou l’excès,  s’abandonnant toute entière à chaque incarnation, avec un réel talent de tragédienne, de comédienne et de chanteuse. Notre seul regret est de ne pas l’entendre dans des airs de la Fausse Magie de Grétry, Issé de Destouches,  le divin « O Mer » de la Provençale de Mouret ou bien les exotiques incantations de la Zaïde de Royer.

Dans cette aventure, l’ordonnateur de ce programme est Jérôme Correas dont la direction soignée, l’approche profondément musicale des morceaux d’orchestre et la vivifiante et énergique modulation des phrasés, doublée de tempi cohérents et inventifs fait merveille. Parmi les membres des Paladins, il faut distinguer les attaques raffinées et la richesse ornementale des violons de Juliette Roumailhac et Marion Kormaz. Nous distinguons aussi dans les soli et le continuo Nicolas Crnjanski, Remi Cassaigne, Kévin Manent et François Nicolet, avec une mention spéciale pour les cors d’Arthur Breuil et Benjamin Lorcher, ainsi que le basson grainé de Nicolas Pouyanne.

C’est en pensant au triomphe des affects que ce printemps se change en été, et ce Triomphe de l’Amour devrait suffire à apaiser les souffrances de l’indifférence et enflammer durablement le bûcher des amants heureux.

Katarina Privlova

Technique : enregistrement précis et équilibré.