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“La langue noble est moins favorable à la musique »

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2010

André-Ernest-Modeste GRETRY (1741-1813)

Andromaque (version de 1781)

 

Andromaque – Karine Deshayes
Hermione – Maria Riccarda Wesseling
Pyrrhus – Sébastien Duèze
Oreste – Tassis Christoyannis

Choeur et Orchestre du Concert Spirituel
Les Chantres de Centre de Musique Baroque de Versailles
Direction Hervé Niquet. 

Livre-disque avec 2 CDs, 34’40 + 54’07, Glossa, 2010

 

“La langue noble est moins favorable à la musique,  1° en ce qu’elle n’a pas de tours aussi vifs, aussi accentués, aussi dociles à l’expression du chant que la langue comique;  2° en ce qu’elle a moins d’étendue, d’abondance et de liberté dans le choix de l’expression. » (Jean-François Marmontel – Mémoires – Liv. VIII, I.)

Nombreuses sont les critiques qui ont fusé contre Alexandre Pitra, le librettiste adaptateur de cette Andromaque, tout comme autant de reproches d’inexactitude et d’imprécations contre ce que qualifiera le sulfureux comte Grimm d’ « hérésie du goût ». Les Grandes Journées Grétry sises au Centre de Musique Baroque de Versailles en 2009 ont ouvert une porte jusqu’ici vouée à la caricature pâtissière des figurines de porcelaine : celle de l’univers Grétry.

André-Ernest-Modeste Grétry est né dans la principauté ecclésiastique de Liège au début de la Guerre de Succession d’Autriche qui allait amener, grâce à la bravoure et au génie de Maurice de Saxe, l’armée de Louis XV dans Bruxelles. Après un court séjour en Italie, il arrive en France pour entamer une carrière presque ininterrompue, malgré les aléas de l’Histoire, jusqu’à son trépas comblé des honneurs de l’Empire et de l’Académie en 1813. Car Grétry mit en musique la plupart des succès comiques de son temps, nous avons récemment réécouté le galant et lyrique Amant Jaloux, le pastoral Céphale et Procris, le poétique  Zémire & Azor et même la savoureuse Fausse Magie. Mais l’insoupçonnable génie du compositeur belge nous surprend encore plus dans sa verve tragique que nous avions déjà pu chroniquer en concert cet automne.

Andromaque est la première incursion de Grétry dans le registre tragique, après laquelle viendront Electre en 1782 et un Oedipe à Colonne resté inachevé. Ces dernières sont des œuvres qui ne sont hélas pas représentées et nous formons des vœux pour qu’au moins Electre sorte de l’oubli. Car la musique de Grétry protéiforme dans la veine comique, se révèle absolument passionnante et grandiose dans la codification sévère de la tragédie lyrique. Andromaque est constituée d’airs courts, de peu de divertissements et de chœurs riches et puissants. Cependant Grétry n’a pas du tout bridé ni la variété des effets de son style, ni les nuances de sa palette musicale, et adapte avec brio son esprit aux exigences tragiques. La version de l’enregistrement date de 1781, puisque l’œuvre fut remaniée après sa création en 1778 sur la scène de l’Académie Royale de Musique.

Il est d’usage ces derniers temps de croire que le mouvement romantique a débuté presque au même temps que le « Sturm und Drang » allemand et le romantisme naissant anglais. En musique, le normes très strictes de l’esthétique tragique française gardaient quelque peu leurs conventions. Si bien Gluck a réussi tant bien que mal a imposer sa réforme du style baroque, les nouveautés ne semblaient pas venir dans les styles de Sacchini ou de Piccinni, rompus déjà aux canons du style reformé. Dans Andromaque, Grétry ne semble aucunement « préromantique », il épouse l’écriture dépouillée et dramatique de Gluck dans ses tragédies lyriques françaises; la ressemblance, toute mesure gardée,  d’Andromaque avec l’Alceste de Gluck est réelle.

Andromaque est « du pur Grétry », il suffit pour s’en convaincre de comparer l’ouverture avec celles de l’Amant Jaloux ou de la Caravane du Caire. Bien entendu les ritournelles sont plus rares, mais contrairement à la définition de « romantisme en musique » issue du dictionnaire, le compositeur n’emploie pas forcément des instruments pour mettre en exergue des sentiments et des passions. Dans Andromaque, tout se met en mouvement avec la mélodie et suivant l’idéal de composition de Grétry, dans le mimétisme presque parfait avec le texte.

Or cet enregistrement a l’avantage d’être accompagné d’excellents articles de chercheurs prestigieux contenus dans l’opulent livre-disque, où l’on trouvera le travail soigné et pédagogue de Buford NormanLaure NaudeixAlexandre et Benoît Dratwicki qui apportent un point de vue intéressant sur cette unique adaptation d’un texte de Racine à l’opéra et enrichissent notre écoute. Andromaque comporte en effet près de 80 vers de la tragédie du grand dramaturge, dont la musique reflète la portée dramatique .

Mais recréer une tragédie lyrique, qui plus est de Grétry, représente une entreprise titanesque et on saluera le courage et l’investissement des acteurs de cet exploit qui nous rend avec passion la musique de Grétry et le livret de Pitra à partir du chef-d’œuvre racinien. 

La palme revient d’abord ex-æquo aux chœurs superlatifs du Concert Spirituel et aux Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, qui épousent le mouvement mélodique riche et changeant de l’écriture de Grétry.  Andromaque est une tragédie lyrique de chœurs, car c’est le chœur qui ouvre l’action et joue un rôle capital à la manière du chœur antique, en intervenant aux moments clés de l’intrigue. La partition chorale de Grétry est servie avec panache par les deux formations, les voix forment un groupe cohérent et évoluent que ce soit en formation féminine pour les suivantes d’Andromaque ou bien dans la totalité de leur voix dans l’apocalyptique « Dieux implacables, Dieux vengeurs! »

Par ailleurs, on soulignera la force et la subtilité de l’orchestre du Concert Spirituel porté avec énergie par Hervé Niquet. La richesse de la partition et sa portée tragique est servie dans un souci de cohérence qui fait ressortir pleinement l’originalité de la plume de Grétry. Que ce soit dans l’ouverture, les marches ou les divertissements, les musiciens nous offrent avec fidélité une lecture nuancée et grandiose.

Côté chanteurs, on rendra hommage à la prestation de Karine Deshayes dans le rôle titre. Malgré la brièveté des airs du personnage, la chanteuse ravit par la qualité de sa déclamation, sa sensibilité ans un rôle difficile qui, déjà en 1778, avait fait la gloire de sa créatrice Mlle Levasseur. Karine Deshayes, après avoir été une pulpeuse Vénus dans Vénus et Adonis d’Henri Desmarest, revêt la tunique des veuves de Troie et épouse le destin tragique de la femme d’Hector.

Le personnage de l’amoureuse éconduite, Herminie est distribué à Maria Riccarda Wesseling à la voix puissante et aux graves sombres et percutants. Elle incarne panache l’ambigüité d’Herminie, poussée au crime par l’amour qu’elle porte à Pyrrhus qui aime Andromaque. Mais c’est dans la scène de confrontation avec une Andromaque suppliante « Hélas! Vous pouvez sans pitié… », qu’elle révèle la profondeur de sa composition. Maria Riccarda Wesseling dépeint une Herminie touchante et terrible réminiscente de la Vitellia de la Clemenza de Tito.

Au cœur de l’intrigue, le personnage de Pyrrhus affiche des airs de bravoure tels « Je ne fus que trop implacable » et « Ils me menacent de leurs armes » et sa tessiture est au cœur du goût français  amateur de voix masculines aigues. Malgré un joli timbre et un investissement incontestable, Sébastien Guèze force souvent les aigus dans les vocalises et semble parfois en-deçà de la partition, si bien que le rôle perd un peu de sa consistance.

Enfin, le fils maudit d’Agamemnon, le noir Oreste, est campé par le baryton Tassis Christoyannis, qui dénote de beaux graves mais accuse parfois quelques soucis de justesse.

Cette Andromaque ne représente que la pointe de l’iceberg de la production de Grétry et de toute la création opératique des années 1770-1790 qui témoigne d’une richesse et d’une originalité qui ne pouvait se développer que dans ces décennies que Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord qualifiera de « douceur de vivre ». Nous espérons vivement que le Centre de Musique Baroque de Versailles et son  équipe enthousiaste nous feront découvrir davantage de cette passionnante musique, notamment du Catel, du Lemoyne, du Gossec et, pourquoi pas… encore du Grétry.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : enregistrement naturel, avec en particulier une belle captation des chœurs.

18 octobre 2009, Théâtre des Champs-Elysées, Paris : André Ernest Modeste Grétry, Andromaque, Judith van Wanroij, Maria Riccarda Wesseling, Sébastien Guèze, Tassis Christoyannis,  Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, dir. artistique Olivier Schneebeli, Chœur et orchestre du Concert Spirituel, direction Hervé Niquet.